Rwanda : la validité du rapport Bruguière remise en cause

Un Rwandais, cité dans le rapport du juge français sur l’attentat contre l’avion de l’ancien président Juvénal Habyarimana, récuse les propos qui lui ont été attribués. Dans le même temps, une chambre du Tribunal pénal international pour le Rwanda vient d’accepter comme preuve le rapport français. Le document est au cœur de la rupture diplomatique entre Kigali et Paris.

Coup de théâtre dans l’affaire de l’attentat sur l’avion de l’ancien président rwandais Juvénal Habyarimana. Dans une lettre envoyée au juge anti-terroriste français Jean-Louis Bruguière, un Rwandais que ce magistrat présente comme un témoin clé de son rapport conteste les propos qui lui sont prêtés. Dans la missive que le quotidien français Libération s’est procurée, Emmanuel Ruzigana explique qu’il ne connaît pas et n’a a fortiori jamais été « membre d’un « Network commando », chargé de la protection du site de tir de missiles depuis la collines Massaka ».

Témoignage « déformé »

Ce Network commando est le réseau accusé d’avoir tiré sur le Falcon 50 où voyageait le chef de l’Etat hutu, le 6 avril 1994, provoquant le début officiel des massacres de la minorité tutsie par les Hutus, caste à laquelle appartenait Juvénal Habyarimana. Emmanuel Ruzigana assure n’avoir pas été le « témoin visuel » de l’attentant. Il en veut pour preuve qu’il ne se trouvait pas dans la capitale, lieu du crime, mais dans le Nord-Est du pays.

Le Rwandais de 35 ans, exilé en Norvège, accuse le juge Bruguière d’avoir « déformé son témoignage » et avance que ses réponses lui ont été soufflées. Il devait apparemment répondre par la négative ou la positive sur des éléments que lui lisait une greffière. Un exercice rendu périlleux par sa compréhension imparfaite du français. « Le juge n’aimait pas mes réponses. A la fin, il m’a dit, énervé : « C’est fini, sortez, il n’y aura pas d’asile ! » », a écrit Emmanuel Ruzigana, toujours selon la lettre que s’est procurée Libération.

Le rapport du juge Bruguière remis en cause ?

Des ombres semblent planer sur la pertinence du rapport du magistrat français, à l’origine de la brouille diplomatique entre Kigali et Paris. Emmanuel Ruzigana était en effet considéré comme un témoin clé du rapport, de même que Abdul Ruzibiza, un ancien soldat également exilé en Norvège qui a pour sa part relaté sa participation à l’attentat dans l’ouvrage Rwanda, l’histoire secrète.

Ironie du sort, c’est au moment où certaines informations du rapport sont remises en cause qu’une chambre du Tribunal pénal pour le Rwanda (TPIR), basé à Arusha (Tanzanie), a accepté, lundi, pour la première fois, le rapport du juge Bruguière comme une preuve « utile » pour comprendre le « contexte » des massacres. C’est l’avocat français de l’ancien directeur de cabinet au ministère de la Défense, Théoneste Bagosora, poursuivi parce cette chambre, qui avait formulé une telle demande. Le TPIR avait toujours refusé que le rapport du magistrat français soit pris en compte, arguant qu’aucun des accusés du TPIR n’était mis en cause pour l’attentat du 6 avril 1994.