Rwanda : l’umudiyasipora : entre fantasme et réalité


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L’umudiyasipora au Rwanda
L’umudiyasipora au Rwanda, image d'illustration générée par IA

Les Rwandais vivant à l’étranger sont aujourd’hui couramment désignés au Rwanda par le terme populaire umudiyasipora, littéralement « un diaspora ». Désormais entré dans le langage courant, ce terme désigne principalement un Rwandais vivant en Europe, au Canada ou aux États-Unis.

Mais au-delà de cette simple désignation, umudiyasipora renvoie à tout un imaginaire fait de représentations, de clichés, d’attentes et de paradoxes. Car au Rwanda, le « diaspora » n’est pas seulement celui qui vit ailleurs : il est aussi celui auquel on prête une certaine réussite, des moyens financiers et, parfois, un destin enviable.

Un riche qui gagne de l’argent facilement

Dans l’imaginaire rwandais, les Occidentaux sont souvent perçus comme des personnes riches. Par extension, umudiyasipora désigne un Rwandais, quel que soit son âge ou son sexe, que l’on imagine fortuné du seul fait qu’il vit en Occident. On lui prête un accès facile à l’argent et la possibilité d’en disposer en abondance, sans le moindre effort.

Tout Rwandais vivant en Occident peut en témoigner. Pour ma part, j’en ai fait l’expérience de manière assez frappante lorsqu’un de mes amis s’étonnait de ne pas recevoir régulièrement de grosses sommes d’argent de ma part. Il semblait convaincu qu’en Europe, l’argent était si abondant qu’il suffisait presque de se baisser pour en ramasser au bord du chemin.

Umudiyasipora s’est ainsi installé dans la vie quotidienne comme dans les conversations. Entretenir une relation amicale avec « un diaspora » est perçu comme une véritable chance, voire comme une opportunité à ne pas laisser passer. Chez les jeunes femmes comme chez les hommes, le rêve d’avoir « un diaspora » pour partenaire amoureux semble également s’être largement répandu.

La figure du « diaspora » ne se limite donc plus à celle d’une personne supposée riche. Elle devient aussi un objet de désir, un signe de réussite et, pour certains, une véritable voie vers une vie meilleure.

Un sujet qui nourrit la littérature rwandaise

Cette figure nourrit également les créations littéraires et artistiques rwandaises, notamment à travers de nombreuses scènes comiques diffusées sur YouTube. Je suis moi-même très passionné par ce genre, auquel j’ai déjà consacré un article intitulé Les Rwandais ont un incroyable talent.

De plus en plus, ces créations s’emparent de la figure de l’umudiyasipora pour tourner en dérision ses attitudes et ses comportements lors de ses séjours au Rwanda. Elles se moquent également des jeunes femmes et des jeunes hommes qui n’hésitent pas à dépenser leurs économies, voire à se ruiner, dans l’espoir de conquérir le cœur d’un umudiyasipora.

Mais les illusions sont parfois de courte durée. Derrière le fantasme de richesse et de réussite se révèle parfois un individu bien différent de l’image que l’on s’était construite de lui : un « étranger » devenu, paradoxalement, un pauvre étranger jusque dans sa propre terre natale.

Dans un épisode intitulé Diaspora Part 1, diffusé sur YouTube, le comédien Bjiyobija, dont j’ai déjà évoqué le style, revient au Rwanda, où sa chère et tendre l’attend avec impatience. Elle brûle de le présenter à sa mère, qui, toutefois, ne semble croire qu’à moitié aux promesses de ce prétendu « diaspora ».

Pour entretenir le mystère autour de sa vie en Occident, Bijiyobija feint d’avoir oublié la langue rwandaise et s’exprime dans un anglais approximatif. Mais son stratagème finit par se retourner contre lui : ses vêtements, mal ajustés et infestés de punaises de lit, trahissent la réalité de sa situation.

Démasqué, il n’a d’autre choix que de reprendre le kinyarwanda, qu’il maîtrise finalement à la perfection, et d’avouer que la vie est difficile pour lui, aussi bien au Rwanda qu’en Occident.

Quelle réalité derrière le fantasme ?

L’umudiyasipora est, pour rappel, un Rwandais ayant quitté le pays, notamment pour des raisons politiques ou économiques. À travers les différentes représentations qui lui sont associées, il apparaît comme une figure ambivalente de l’imaginaire rwandais contemporain. Il est à la fois celui qui est parti chercher ailleurs les conditions nécessaires à sa survie et celui dont le retour au pays suscite, en même temps, attentes, convoitises et parfois désillusions.

Le succès de cette figure dans les conversations quotidiennes et les créations artistiques témoigne notamment de la réalité socioéconomique du pays. Dans un contexte où de nombreux Rwandais connaissent des conditions de vie difficiles, les attentes se tournent naturellement vers celles et ceux qui ont choisi, ou qui ont été contraints, de vivre à l’étranger.

Cette attente est d’autant plus forte que les membres de la diaspora envoient régulièrement de l’argent à leurs proches restés au pays. Les transferts de fonds, bien réels, contribuent ainsi à nourrir un imaginaire qui peut, lui, s’éloigner considérablement de la réalité.

Une partie de la diaspora qui revient au Rwanda contribue elle-même, parfois, à entretenir cet imaginaire en donnant à voir une image qui ne correspond pas nécessairement à sa situation réelle.

L’umudiyasipora  pris entre trois réalités

Le comique des scènes consacrées à l’umudiyasipora naît précisément de cet écart entre l’image que l’on projette sur lui et la réalité qu’il cherche parfois à dissimuler. Celui que l’on croit riche peut être lourdement endetté ; celui que l’on imagine parfaitement intégré en Occident peut y vivre dans la précarité ; celui que l’on attend comme un bienfaiteur peut, lui aussi, avoir besoin d’aide.

L’umudiyasipora se trouve ainsi pris entre trois réalités : celle qu’il vit réellement à l’étranger, celle qu’il choisit de montrer lors de son retour au pays et celle que son entourage, au Rwanda, imagine ou attend de lui. Le « diaspora » fantasmé laisse alors apparaître une figure plus complexe : celle d’un Rwandais partagé entre ce qu’il vit, ce qu’il montre et ce que les autres attendent de lui.

Faustin Kabanza
LIRE LA BIO
Faustin Kabanza est penseur et chroniqueur engagé, particulièrement attentif aux questions sociopolitiques, intellectuelles et humaines liées à l’Afrique, notamment à l’Afrique centrale. Linguiste et éducateur spécialisé de formation, il s’intéresse à la transmission du savoir et aux dynamiques culturelles et sociales du continent
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