Roman d’une Africaine anorexique

L’anorexie n’est pas l’apanage des petites adolescentes européennes. La maladie touche aussi les Africaines, contrairement aux idées reçues. Avec le roman Et à l’aube, tu t’en allais, l’écrivaine ivoiro-sénégalaise Aïssatou Seck a trouvé un prétexte pour raconter son passé d’anorexique.

« L’anorexie, une maladie de Blancs ? », pensent beaucoup d’Africains. Qu’ils se détrompent, Aïssatou Seck, l’auteur de Et à l’aube, tu t’en allais, publié aux éditions Bénévent, en donne la preuve. Dans son roman, dont Lâme, l’héroïne, est atteinte du mal qui l’a miné pendant de nombreuses années, elle raconte les ravages de ce qu’on l’aurait pu prendre pour un simple mal d’amour. « Je m’appelle Lâme. Depuis cinq minutes, je survole mon corps inanimé dont je pense avoir été extraite. » De ce coma profond, Lâme raconte sa passion pour un homme marié et ses tourments d’anorexique. « Je suis encore rongée par ce mal atroce qui m’oblige à ignorer mon appétit et à écouter cette voix intérieure – qui a étrangement les intonations de ma Mère – qui me trouvait tour à tour trop maigre, trop grosse, puis à nouveau trop maigre. », confie-t-elle. Si Et à l’aube, tu t’en allais n’est pas une autobiographie, il s’inspire incontestablement de faits réels : la vie d’Aïssatou Seck.

Comme une intruse

« Il y a des choses que vit Lâme que j’ai vécues, comme la paralysie. J’ai eu aussi des voix dans la tête. Dans l’expression de ses douleurs, même si ce ne sont pas les mêmes, Lâme me rejoint », explique l’écrivaine ivoiro-sénégalaise de 42 ans. « Plus les corps de femmes me fascinaient, plus je m’efforçais d’effacer le mien. (…) Plus je surprenais le regard admirateur des hommes, plus j’éprouvais de joie à me soustraire de leurs envies lubriques… », avoue Lâme. Mais, tient à préciser Aïssatou Seck, « l’anorexie ne naît pas toujours d’un besoin de maigrir. Si on ne veut pas de cette image qui nous est renvoyée, c’est à cause de toutes ses douleurs qu’on éprouve et qui finissent par nous rendre mal à l’aise avec notre propre corps ».

L’anorexie débarque dans la vie d’Aïssatou Seck en 1990. Economiste du développement, elle travaille alors à la Banque Mondiale, aux Etats-Unis où elle vit avec l’une de ses sœurs. Un poids difficile à supporter pour sa cadette à qui elle interdit de faire part de ses troubles alimentaires à ses parents qui vivent en Arabie Saoudite. Un pays où leur père travaille pour une importante banque de développement. « Arrêter de manger, n’est pas un acte volontaire. Cependant, au fur et à mesure, je ne voulais plus rien. J’ai commencé par dire que je n’aimais plus ça ou ça. Je ne savais pas alors que j’étais anorexique, je me pensais tout simplement végétarienne ». Les médecins, non plus, ne font pas le diagnostic de cette maladie. « Quand j’ai commencé à maigrir, j’ai vu plusieurs psychiatres aux Etats-Unis qui ne l’ont pas fait parce qu’ils pensaient que les femmes africaines et asiatiques ne pouvaient pas être anorexiques. Tout comme on n’imagine que l’anorexie ne frappe que les adolescentes ou que les femmes. Un médecin dakarois m’a confié qu’il avait comme patient un homme d’une soixantaine d’années qui souffrait d’anorexie.»

« Papa, je ne marche pas, mais ma tête fonctionne »

Mais ses parents qui viennent lui rendre visite s’aperçoivent du manque d’appétit d’Aïssatou. Son père le premier. Puis sa mère quand la jeune femme passe ses vacances auprès de ses parents. « Ça s’est vu tout de suite que je ne mangeais plus. Je suis un gourmet. J’avais fait une tournée gastronomique en France qui a fait grand bruit au sein de ma famille. Aujourd’hui encore, je continue d’aller dans de bons restaurants même si je ne mange plus comme avant ». En 1995, le couperet tombe et prend la forme d’une paralysie qui va la priver de ses jambes pendants trois ans. « C’était en décembre. Je venais de rendre un rapport important et j’avais changé de département parce que je le souhaitais. Je me suis levée, le lendemain, très fatiguée à tel point que je désirais ardemment que Dieu me reprenne la vie. Ce matin-là, il m’avait effectivement tout pris, sauf la vie. Je ne parlais plus, je ne mangeais plus et je ne me sentais plus les jambes ». Sa paralysie et les douleurs qu’elles engendrent sont vécues auprès de ses parents. «Je n’ai pas eu mes règles pendant 8 ans, j’ai perdu mes ovaires qui ont réapparu miraculeusement, je n’avais plus de cheveux, mes jambes gonflaient à cause de toutes mes carences alimentaires ».

Cependant, si son corps l’abandonne, ce n’est pas le cas de son cerveau. « Les anorexiques sont hyperactifs tant que leurs forces le leur permettent. Je suis restée trois mois sans dormir à la Banque mondiale. Je passais mes nuits devant mon ordinateur et je me préparais le matin pour aller travailler. J’ai avancé avec ma tête. » Dans la paralysie, Aïssatou ne renonce pas non plus à exercer une activité : « Papa, je ne marche pas, mais ma tête fonctionne », dit-elle à son père qui pense qu’elle n’en est pas capable. Mais elle arrive par un subterfuge à se faire engager comme traductrice dans sa banque. « Je me souviens d’une conférence à Téhéran, à laquelle je participais en tant que traductrice. Mes collègues ont été formidables : ils m’ont portée parce que je ne pouvais pas me déplacer avec mes jambes enflées, ni porter des chaussures. Pendant ma maladie, j’ai reçu tant de témoignages de gentillesse. Si je les avais reçus avant, peut-être ne serais-je pas tombée malade. » Plus tard, elle sera recrutée comme consultante en charge des questions relatives au développement liées aux femmes, l’une de ses spécialités, par l’établissement financier. Depuis 2001, Aïssatou Seck travaille pour la présidence ivoirienne en tant que conseiller spécial en charge de la lutte contre la pauvreté.

Assumer son anorexie et choisir de guérir

« L’anorexie m’a pris 15 ans de ma vie et m’a fait faire des choses incroyables. Ca va mieux aujourd’hui, je ne suis pas sûre qu’on s’en remette vraiment. Mais l’essentiel est de vouloir en sortir, d’arriver à évacuer les questions douloureuses de votre vie. Il y a un vrai travail à faire, on y arrive en parlant avec les psychothérapeutes, en écrivant. Écrire Et à l’aube, tu t’en allais s’apparente à un exutoire.». Et Aïssatou Seck n’a pas fini de se libérer en utilisant sa plume. Elle prépare un nouvel ouvrage où elle livrera sans fards son expérience d’anorexique.

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