Règlement de compte en Diplomatie : la saga Rufin

Après trois années tendues à la tête de l’ambassade de France au Sénégal, Jean-Christophe Rufin a annoncé vendredi son départ à la fin du mois de juin. Le diplomate lettré laisse derrière lui Dakar et un président, Abdoulaye Wade, non mécontent de le voir partir. Histoire d’un règlement de compte politique.

Un ambassadeur peu diplomate, c’est ainsi que Jean-Christophe Rufin apparaît dans l’univers de la chancellerie. Peu apprécié par le président sénégalais Abdoulaye Wade, il abandonnera ses fonctions, à Dakar, le 30 juin. Un départ tonitruant que le gouvernement français minimise. Commentant cette actualité, Alain Joyandet, le secrétaire d’Etat français à la Coopération, déclarait mardi que les relations entre son pays et le Sénégal étaient « parfaitement bonnes», taisant les tensions existant entre le diplomate et le clan Wade.

A dire vrai, Jean-Christophe Rufin n’est pas un politique né. Nommé ambassadeur en août 2007 par Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, cet ancien vice-président de Médecins sans frontières est neurologue de formation. Un humanitaire plus qu’un diplomate donc. Et la différence est de taille. Le propre du diplomate est de faire preuve de tact tout en préservant les intérêts de la nation qu’il représente. D’autres d’appeler cela la langue de bois. Un mode d’expression, une syntaxe que Jean-Christophe Rufin ne parvient pas à maîtriser semble-t-il. Et pourtant en matière de langue, l’ambassadeur iconoclaste n’est pas en peine. Bardé de prix littéraires pour ses romans, consécration suprême, il est invité à rejoindre le rang des Immortels [[L’Académie Française]] en 2008. Non, décidément, Rufin n’a pas d’excuse.

Ducis Ira : la messe est dite pour Rufin

Dans la patrie de Senghor, sa liberté de ton séduit tout autant qu’elle dérange. Le président Aboulaye Wade n’a pas caché son irritation à tel point qu’il aurait demandé la tête du représentant français. Dans une interview diffusée vendredi par Radio France internationale (RFI), Jean-Christophe Rufin a déclaré: « Non, la famille Wade n’a pas obtenu ma tête, mais c’est vrai que la tendance dans ce pays, en tout cas en ce moment et avec ce régime, est sans doute de s’en prendre aux ambassadeurs quand les choses ne vont pas. On l’a vu encore récemment avec l’ambassadeur des Etats-Unis. Marcia S. Bernicat avait en effet eu le malheur de dénoncer la corruption dans une lettre ouverte s’attirant les foudres du président. Rufin a quant à lui déclenché en 2008 l’ire du « sénégateux », comme se plaît à le surnommer l’opposition, à cause d’un télégramme destiné au seul Quai d’Orsay mais qui a atterri entre les mains d’Aboulaye Wade. Dans ce document, l’ancien président d’Action contre la faim remettait en question l’aide financière attribuée au Sénégal : « Venir en aide au Sénégal sans lui demander de réformer profondément son système politique reviendrait à fournir à un toxicomane la dose qu’il demande mais le conduit un peu plus sûrement vers sa fin. » Le Canard Enchaîné révélait alors que l’octogénaire à la tête du pays avait réclamé sans tarder la nomination d’un autre ambassadeur, un qui ne fustigerait pas la gestion de son pays.

Complot dans les alcôves du pouvoir

Dégommer un diplomate ? D’une simplicité déconcertante pour le président Wade. Jean-Didier Roisin était resté deux ans seulement sur le sol sénégalais entre 2003 et 2005. Lui, non plus ne seyait pas au président Wade. Au nombre des autres maladresses diplomatiques, Rufin aurait également fustigé les dépenses inconsidérées de l’Etat africain: en tête les nombreux voyages du président sénégalais et les projets pharaoniques comme La Renaissance Africaine, cette statue géante construite en Corée du Nord pour la modique somme de 14 milliards de francs CFA soit 21,3 millions d’euros. De quoi faire grimacer un ex-humanitaire reconverti mais pas totalement perverti par la diplomatie. Wade voit rouge et le rappel de l’ambassadeur est en cours. Les petites mains de ce mercato diplomatique : le duo Claude Guéant, secrétaire général de la présidence française et Robert Bourgi, figure de la Françafrique, conseiller officieux de Nicolas Sarkozy et de Karim Wade, le fils de ainsi que potentiel dauphin. Jean-Christophe Rufin n’est pas dupe, il a rappelé, l’air de rien, que le nom de son successeur, Nicolas Normand, ancien ambassadeur au Mali et au Congo, n’était pas une surprise, il avait déjà été murmuré le 6 avril à l’occasion de la visite de Karim Wade à l’Elysée. Des coïncidences frappantes…