RDC: scandales de corruption dans le clan Kabila

Le quotidien belge Le Soir a révélé, ce weekend, un vaste scandale de corruption, incriminant l’entourage du Président Joseph Kabila. Il y a quelques jours à peine, l’ONG Enough Project publiait un rapport exhaustif chiffrant l’ampleur de la corruption au Congo-Kinshasa. Une succession d’affaires qui viennent s’ajouter à celles, récentes, du hedge fund américain Och-Ziff ou encore des Panama Papers. Mis bout à bout, ces scandales de corruption viennent ternir l’image déjà très dégradée du clan Kabila.

En RDC, à mesure que s’approche la fin du second mandat de Joseph Kabila, les révélations sur les affaires de corruption touchant son entourage proche s’enchaînent à un rythme frénétique. Ce weekend encore, c’est l’un des grands quotidiens belges, Le Soir, qui a mis à jour une affaire explosive. Jean-Jacques Lumumba, un employé démissionnaire de BGFI Bank en RDC, y révèle des pratiques généralisées de corruption touchant des proches du chef de l’État congolais. A l’appui de ses allégations, cet ancien chef du département des engagements de la banque BGFI produit de nombreux documents accablants, dont l’authenticité a été vérifiée par le journal. Détail qui a son importance : la banque BGFI, dont le directeur, Francis Selemani Mtwale, est un ami d’enfance du président Kabila – les deux hommes ont grandi ensemble durant leurs années d’exil en Tanzanie –, est détenu à 40 % par la jeune sœur de Joseph Kabila, Mteyu Gloria.

Selon Le Soir, Jean-Jacques Lumumba a en particulier « donné les preuves d’opérations douteuses » au détriment de la Commission électorale nationale indépendante. La CENI aurait obtenu un crédit de 25 millions de dollars auprès de BGFI Bank alors qu’elle disposait de plus de 55 millions sur un compte parallèle. Pourquoi ? En outre, un des documents rendus publics montre que l’un des comptes de la Commission électorale, sur lequel était déposé l’argent censé financer le processus électoral en RDC, a été fréquemment ponctionné dans d’obscures conditions au moyen de « retraits douteux allant jusqu’à 1,5 millions de dollars » s’appuyant sur « des chèques non justifiés qui se sont succèdés à un rythme infernal ». En outre, la banque BGFI aurait elle-même prélevé en cinq mois « près de 3 millions de dollars d’intérêts et de commissions.» Un montant extravagant et non justifié. Et une situation d’autant plus regrettable que cette même CENI a invoqué, via Corneille Nangaa, un manque d’argent pour justifier la non-organisation des scrutins électoraux, en particulier de la présidentielle prévue en novembre 2016.

Le Lumumba nouveau est arrivé

« Il a déposé [ces documents] à la rédaction du journal en disant, voilà moi je ne peux pas cautionner des opérations comme ça parce que c’est l’argent du peuple qui part, en particulier des sommes qui sont détournées à la Céni, la Commission électorale indépendante », a expliqué Colette Braeckman qui a recueilli avec Xavier Counasse le témoignage du jeune banquier dans cette affaire qui révèle l’ampleur, et surtout la banalisation, de la corruption dans l’entourage du président congolais Joseph Kabila.
Un phénomène qu’Enough Project a tenté de quantifier à travers une enquête, elle aussi très fouillée, rendue publique quelques jours plus tôt. L’ONG y met en lumière la « kleptocratie d’Etat » qui prévaut en RDC. « Le président Kabila et ses proches collaborateurs s’appuient dans une large mesure sur le vol, la violence et l’impunité pour rester au pouvoir, au détriment du développement du pays », dénoncent Sasha Lezhnev, Pierre Englebert et H. Russell Smith, les auteurs de l’enquête, avant de poursuivre : « les cercles associés au régime courent le risque de perdre leurs biens mal acquis et l’immunité qui les place à l’abri de poursuites judiciaires. Les mouvements pro-démocratie sont dès lors réprimés, souvent par la violence, car ils représentent une menace pour le système corrompu. » Du coup, décryptent les auteurs, afin de ne pas être renversé par la force, le régime en place laisse les militaires s’enrichir à travers l’exploitation illégale des ressources naturelles et le racket de la population. Selon l’ONG, qui accuse le pouvoir d’affaiblir sciemment l’Etat pour se maintenir, « jusqu’à 4 milliards de dollars par an se seraient volatilisés » sous le régime de Joseph Kabila et la pression fiscale informelle pesant sur les Congolais y serait de l’ordre de 55

Ce scandale visant les proches de Joseph Kabila vient s’ajouter à une liste déjà longue. Il y a quelques semaines, le hedge fund américain Och-Ziff défrayait la chronique en avouant avoir versé, via notamment l’homme d’affaires Dan Gertler, réputé très proche du Président Kabila, « plus de 100 millions de dollars de pots-de-vin à des fonctionnaires congolais en échange de l’obtention de concessions minières d’une valeur de plusieurs milliards de dollars à des prix très bas. » Il y a quelques mois, c’était le scandale planétaire des Panama Papers qui éclaboussait déjà fortement la sœur jumelle du Président, Jaynet (lire notre article du 6 avril 2016, « RDC : scandale des Panama Papers, le clan Kabila éclaboussé »).

C’est peu dire que ces révélations tombent au pire moment pour le régime de Joseph Kabila. « Ceux qui ont fait le choix de le rejoindre dans le cadre de son futur gouvernement se rendront complices sur le plan moral de toutes ces pratiques de corruption. Sans compter que ces informations achèvent de ternir l’image, aujourd’hui déplorable, du régime auprès de l’opinion publique congolaise et de la communauté internationale », analyse un professeur en sciences politiques de l’UniKin. Mais ces scandales à répétition ont aussi un effet ravageur sur l’attractivité de la RDC. Il y a quelques jours, la banque française BNP Paribas annonçait son retrait du pays en raison de l’opacité des transactions dans le secteur des matières premières et des problèmes de mauvaise gouvernance.

Au Congo-Kinshasa, les réactions sont particulièrement vives du côté de l’opposition et de la société civile, qui font face à une répression accrue dans un contexte politique de plus en plus tendu. Joseph Olenghankoy, président des FONUS et membre de la Dynamique de l’Opposition a déclaré, que « la corruption [avait] atteint le plafond avec Joseph Kabila, au point de devenir un mode de gestion courant de la République. » Dans la même veine, Felix Tshisekedi, membre du Rassemblement de l’Opposition, dont les figures de proue sont Etienne Tshisekedi et le populaire Moïse Katumbi, a écrit sur son compte Twitter que « les révélations de Jean-Jacques Lumumba au Soir confirmaient l’absence de volonté d’organiser les élections et dévoilaient la raison du « monologue » de Tshatshi ». Un avis très largement partagé par les spécialistes de la vie politique congolaise.

« Le scandale BGFI révèle l’ampleur et la profondeur de la corruption en RDC, ainsi que de la patrimonialisation de l’Etat par le clan Kabila », souligne notre professeur en sciences politiques de l’UniKin qui observe par ailleurs « une tendance à l’accélération du phénomène ces derniers temps ». S’il est vrai que « ces mauvaises pratiques sont connues et documentées depuis plusieurs années au Congo », comme le note Christophe Rigaud dans son article « Corruption, le mal congolais », ces détournements qui ont « un goût amer en pleine crise politique… résonnent comme un coup de tonnerre à quelques semaines de la fin mouvementée du dernier mandat du Joseph Kabila. »

Dans l’Histoire, la corruption généralisée est un phénomène qui a souvent précédé la chute de régimes agonisants. Sera-ce également le cas en RDC ? Le 19 décembre 2016 – date de la fin du second mandat de Joseph Kabila – approchant à grands pas, les Congolais ne devraient pas tarder à être fixés.