RDC : dans l’ex-Katanga, le prix de la farine de maïs flambe, la colère gronde

Dans l’ex-Katanga, la colère gronde. Le prix du sac de farine de maïs, ingrédient alimentaire de base des populations, flambe. Les autorités congolaises – le Président Joseph Kabila et son Gouvernement en tête – ont tenté de réagir face à la gravité de la situation en se rendant, cette semaine, à Lubumbashi pour trouver une solution. A contretemps sans doute, car faute d’avoir fait preuve du même sens de la prévision que les autres pays de la sous-région, qui sont confrontés au même problème, les autorités congolaises paraissent démunies face à la situation, sauf à recourir à de coûteuses solutions. Déjà, nombreux sont ceux, à Lubumbashi, comme ailleurs dans l’ex-Katanga, à regretter l’époque du dernier Gouverneur de la province, Moïse Katumbi, qui avait mis en place une série de politiques pour prévenir ce genre de déconvenues… malheureusement prévisibles.

« Gouverner, c’est prévoir ». Manifestement, si l’on suit la maxime d’Emile de Girardin, le Président congolais et son Gouvernement ont, semble-t-il, failli à leur mission. Dans la province de l’ex-Katanga, la plus importante au Congo-Kinshasa sur le plan économique, la population est en colère. Le motif de ce courroux ? Ni l’arrivée de nouveaux chars à Lubumbashi, ni même les manœuvres du pouvoir pour repousser la date des élections. Non, il s’agit en l’espèce du sac de farine de maïs, qui constitue la base de l’alimentation des familles, dont le prix a littéralement flambé en l’espace de quelques semaines. Il a même doublé en quelques jours et se négocie aujourd’hui à près de 35 000 francs congolais les 25 kg. « La situation est dramatique. Je n’arrive même plus à assurer un repas par jour », témoigne, paniquée, Marcelline, une mère de famille originaire de la Kenya, une commune située au sud de Lubumbashi.

Jusqu’à 35 000 francs congolais pour un sac de maïs de 25 kg

Face à la gravité de la situation, les autorités congolaises n’ont eu d’autres choix que de sonner le branle-bas-de-combat. Elles se sont déplacées en masse, cette semaine, à Lubumbashi. Le Président en personne, Joseph Kabila, accompagné de pas moins de huit ministres de son Gouvernement, mais aussi d’une bonne partie des responsables de la haute administration congolaise (le Directeur général des Finances, celui des douanes, le directeur de l’Office congolais de contrôle, etc.), tous étaient présents dans la capitale du Haut-Katanga.

Clou de ce déplacement, une grande réunion, à laquelle ont participé toutes les parties prenantes et présidée par le chef de l’Etat lui-même, a eu lieu, mercredi 13 avril 2016, à l’hôtel Grand Karavia à Lubumbashi. Un point unique à l’ordre du jour : la farine de maïs. Lors de cette réunion, le Consul général de Zambie, pays d’où est traditionnellement importée une partie de la farine de maïs consommée dans l’ex-Katanga, a été convoqué afin de tenter de trouver une solution au problème rencontré dans la province de l’Est congolais. Mais peine perdue. Celui-ci a, à cette occasion, brandi une lettre signée de son Gouvernement stipulant l’interdiction temporaire d’exporter la farine de maïs au Congo comme ailleurs, y compris en Afrique du Sud, en raison des risques de pénurie pour son propre pays.

La situation étant au point mort, les autorités congolaises ont alors fait appel au Consul général d’Afrique du Sud. Mauvaise pioche également. Celui-ci, après s’être enquis de la position de son Gouvernement, a répondu par la négative en se fondant sur le même motif que son homologue zambien : son pays connait des ruptures de stock au point d’avoir lui aussi recours à l’importation de farine en provenance des Etats-Unis. Cette année, fait exceptionnel, les autorités sud-africaines ont même accepté d’importer de la farine jaune, en lieu et place de la traditionnelle farine blanche, pour faire face à la pénurie.

Incurie des autorités, désarroi des populations

Mais beaucoup, dans l’ex-Katanga, pointent du doigt l’incurie et la légèreté avec lesquelles les autorités ont abordé la situation. « Tout cela était malheureusement prévisible », déplore un professeur d’économie de l’’Université de Lubumbashi. Un ministre en particulier cristallise la colère de la population : le titulaire du portefeuille de la Santé, Félix Kabange Numbi, président de l’ECT, qui était ministre provincial des Sports au Katanga, durant ces dernières années. « En sa qualité d’ex-membre du Gouvernement provincial, il connaissait parfaitement le problème et, surtout, les solutions mises en œuvre à l’époque pour y remédier. Mais il n’a rien dit et rien fait. Pourquoi ? », s’interroge, Lucien, cadre commercial dans une grande banque de la ville. « C’est soit de l’incompétence, soit de l’inconscience. Dans les deux cas, c’est très grave », conclut-il, dépité.

« Moïse Katumbi, lui, agissait »

« La grande différence avec les années précédentes, c’est que les choses étaient anticipées, bien en amont, et les pouvoirs publics agissaient dès le mois de novembre-décembre », analyse un ex-ministre du Gouvernement provincial. De fait, dans les rues de Lubumbashi, un nom revient en permanence dans la bouche des populations : celui de Moïse Katumbi Chapwe. Le dernier Gouverneur de la province cuprifère avait mis en place une série de dispositifs pour éviter pareille situation, avec un succès évident. « Chaque mois de décembre, Moïse prenait son avion pour aller approvisionner la province en farine. Le Gouv prévoyait de stocker dès ce moment-là car, après la saison des pluies, le prix augmente. Son sens de l’anticipation permettait d’éviter les crises du type de celle que nous connaissons à l’heure actuelle », explique un ex-ministre du Gouvernement provincial, ajoutant que « tout le monde le savait, puisque quand le Gouverneur revenait de ses déplacements dans la sous-région, que ce soit en Zambie, en Afrique du Sud ou ailleurs, il en rendait compte à l’ensemble du Gouvernement provincial. Cette situation aurait donc pu être évitée, même si visiblement le Gouvernement central ne s’y est jamais intéressé », conclut-il.

Evitable, cette situation l’était d’autant plus que ce problème de pénurie de maïs, dont la culture consomme beaucoup d’eau, concerne l’ensemble de la sous-région. La quasi-totalité des pays de l’Afrique Australe sont en effet touchés par ce phénomène (Afrique du Sud, Zambie, Zimbabwe, Namibie, Malawi, etc.), qui puise ses racines dans le réchauffement climatique en cours sur toute la planète et qui n’épargne pas – loin s’en faut – le continent africain. Conséquence : le désert a tendance à s’étendre et à mordre les flancs nord et sud de l’Afrique Centrale, rendant ainsi plus compliquée la culture de la terre. « La grande différence entre le Congo et les autres pays est qu’ailleurs, il n’y a pas de crise car les gouvernements concernés ont anticipé une situation qui se reproduit chaque année à la même période. Auparavant, la carence du Gouvernement central congolais était palliée par le Gouverneur Katumbi. Maintenant qu’il est parti, la province se retrouve dans de graves difficultés », analyse un professeur en Sciences politiques de l’Université de Lubumbashi.

En son temps, en effet, l’action déterminée du dernier Gouverneur du Katanga avait manifestement porté ses fruits. Quand Moïse Katumbi est arrivé à la tête du gouvernorat, en 2007, 90% du maïs consommé dans la province provenait de l’extérieur. Le nouveau Gouverneur avait alors décidé de mettre en place une politique agricole ambitieuse, avec comme priorité la production de maïs, l’ingrédient de base de la nourriture des populations, afin de tendre vers l’autosuffisance. Parmi toutes les mesures volontaristes mises en place à l’époque pour inciter au développement de l’agriculture, celles imposant – par un arrêté datant de 2008 – aux sociétés minières implantées dans la province d’aménager au minimum 500 hectares de terres cultivables– ce qui permettait de produire pour la consommation locale – est peut-être la plus emblématique.

Autre dispositif déployé à l’époque, la mise à disposition systématique d’engrais et de semences améliorées pour les cultivateurs, une mesure indispensable afin qu’ils puissent se procurer les intrants nécessaires. Cette politique volontariste mise en place au Katanga est connue sous l’expression « cuivre vert ». « Moïse Katumbi a incité tout le monde à reprendre la direction des champs, en commençant par lui-même », commente un ingénieur agronome, qui cultive son proche champ dans la « commune annexe », située dans la ceinture verte de Lubumbashi. L’ensemble de ces efforts ont porté leurs fruits : le taux d’importation de maïs consommé au Katanga, qui atteignait 90% à son arrivée à la tête de la province en 2007, est tombé à moins de 25% en 2015 au moment de son départ. Et mécaniquement, sur la même période, le prix du sac de maïs est passé de 40 à 9 dollars.

Voir la vidéo : Comment Moïse Katumbi résolvait en un clin d’œil les crises ponctuelles de farine https://www.youtube.com/watch?v=E4qKy1wwIs4

Finalement, une solution pourrait, bon an mal an, être trouvée. « Mais à quel prix ? », s’interroge notre économiste. « Alors qu’en faisant preuve d’un peu d’anticipation, toutes ces souffrances et toute cette gabegie auraient pu être épargnées aux populations », conclut-il. Et cette solution pourrait être rendue possible grâce à un dispositif mis en place en son temps par… Moïse Katumbi. Désormais, le seul recours possible semble, en effet, passer par la Tanzanie. Mais celle-ci n’a, à sa disposition, qu’un stock de maïs en graine. Il faut donc que les autorités congolaises trouvent maintenant les moulins pour moudre lesdits grains et les transformer en farine commercialisable… Au final, le coût total de cette opération s’élèverait à 12 millions de dollars, somme que le Président et son Gouvernement ont péniblement accepté de débloquer lors de la réunion du mercredi 13 avril pour faire face à la situation. « C’est ubuesque. Et dire que Moïse Katumbi a géré tout cela de main de maître, huit années durant. Avec le Gouvernement, au moindre problème, c’est la panique. Voilà ce qui arrive quand on ne fait pas preuve de sens de l’anticipation. Vous imaginez le surcoût pour les finances publiques, auquel il faut ajouter les frais d’accueil et de déplacement de tout cet aéropage présidentiel et gouvernemental… », déplore Christian, un fonctionnaire provincial. Il est vrai qu’ailleurs, dans la sous-région, les gouvernements ont anticipé pour faire face à la situation. Mais quid du Congo-Kinshasa ? Beaucoup s’interrogent en effet et évoquent, nostalgiques, les années Katumbi.

Justement, s’agissant des moulins, la solution pourrait provenir d’un dispositif mis en place par le dernier Gouverneur de l’ex-Katanga. Celui-ci avait, à l’époque, alors que seuls des moulins artisanaux à marteau étaient utilisés, réussi à attirer des investisseurs privés, à l’instar d’African Miling, afin de développer l’industrie de la minoterie dans cette partie du pays, en dépit des difficultés à raccorder les usines au réseau électrique public. « Si aujourd’hui, l’ex-Katanga bénéficie de capacités à moudre importantes, c’est grâce à la vision de l’ex-Gouverneur et à son ambition de permettre à la province d’atteindre le stade de l’autosuffisance alimentaire. Heureusement qu’il y avait pensé ! », s’exclame notre ingénieur agronome.

Les autorités congolaises iront-elles jusqu’à remercier le « Chairman » Katumbi, comme il est surnommé à Lubumbashi et ailleurs dans la province ? Il est permis d’en douter. En attendant, nombreux sont ceux, au sein de la population, à regretter amèrement le départ de celui dont le bilan et l’efficacité de l’action sont vantés bien au-delà des frontières de sa province d’origine.