RDC, Cécile Kyenge : « Interrompre le cycle infernal des transitions »

Nous publions, ce jour, une Tribune Libre de l’Honorable Députée européenne Cécile Kyenge. Née Kashetu Kyenge le 28 août 1964 à Kambove (Congo-Léopoldville, aujourd’hui Congo-Kinshasa), cette femme politique italienne, est membre du Parti démocrate et a été ministre pour l’Intégration du gouvernement Letta de 2013 à 2014. Elle a été élue député européen d’Italie pour la 8e législature le 25 mai 2014.

L’observation attentive de la politique congolaise laisse souvent apparaître une de ses caractéristiques les plus indiscutables : l’éternel recommencement. En cette période d’interminables pourparlers auprès de la Cenco, l’état liquide et le caractère récurent des accords politiques entre les composantes de la société congolaise font cohabiter des sentiments contrastés d’espoir et de déception dans la population et chez les observateurs les plus attentifs.

Il y a seulement deux mois, nous avons été en première ligne pour dénoncer le caractère théâtral du dialogue de la Cité de l’OUA et les accords qui en ont résulté. Ces pourparlers, sorte d’attrape-nigaud de la dernière heure, venaient frayer le chemin à travers lequel mettre en marche le projet du prolongement illégal du mandat de Joseph Kabila à la tête du pays. Le premier dialogue, notoirement peut inclusif, a ainsi produit un document d’accord dont la validité a à peine résisté au-delà de trois semaines.

Voilà donc que sous les l’égide des Evêques, un deuxième dialogue est enclenché, recommencé. Certes, dès les premières heures, le peuple congolais et la communauté internationale y ont placé beaucoup d’attente. Mais le feuilleton s’est fait rebondissant et intriguant. Les prélats ont dû mettre des barrages temporels pour obtenir un accord salué de tous, mais déjà remis en cause par les signataires eux-mêmes. A peine conclu, le deuxième dialogue en appelle déjà un troisième, qui pourra lui aussi en appeler un quatrième. Entre-temps les manifestations contre le glissement ont occasionné des pertes de vie mais le glissement s’est consommé et les citoyens continuent à vivre dans la misère économique.

J’ai parlé de l’éternel recommencement, et force est de noter que la transition politique au Congo n’est pas une nouveauté. Nous pouvons même constater tous ensemble qu’au mobutisme, liquidé par les rebellions meurtrières, a succédé un régime spécial ; c’est-à-dire un gouvernement arrivé au pouvoir selon des modalités circonstancielles, et non à travers le respect des lois. La fin du règne de Mobutu dans les années ‘90 avait ainsi connu les fameuses conférences nationales souveraines, qui n’ont pas suffisamment oxygéné l’espace politique multipartite naissant. Les populations congolaises ne se remettront jamais des guerres qui s’en suivirent.

La mise entre parenthèses des lois du Congo a été aussi opérée à la fin tragique du régime de Laurent désiré Kabila. Suite à un dialogue plus ou moins similaire aux pourparlers de nos jours, les acteurs politiques d’alors se sont accordés sur le commandement penta-céphale de l’époque dite des 4+1, consacrant l’émiettement circonstanciel du pouvoir de l’Etat congolais, dont les parcelles, tels des quartiers de pizza, ont été auto-confiés à d’émergents dirigeants aux pouvoirs protocolaires. Ils avaient alors l’objectif de calmer les guerres et organiser les élections pour consolider la démocratie au Congo.

Dix ans plus tard, nous en sommes presque à la même mission, presque dans les mêmes conditions : face à un blocage politique particulièrement meurtrier dans le pays, on institue un ou plusieurs dialogues dont l’issue est l’institution d’un régime spécial avec émiettement du pouvoir, puis s’en vient une apparente normalité politique et le cycle recommence. Le 19 Décembre dernier, le Président sortant Joseph Kabila a eu l’occasion et même l’obligation d’interrompre ce cycle infernal qui se reproduit tous les 10 ans. Hélas, pour des raisons qui ne sauraient avoir de valeur, il a laissé le Congo continuer dans cette spirale dantesque.

Nous nous félicitons tous de la médiation efficace de la Cenco ; pour le fait que ce dernier dialogue ait été plus inclusif que le précédent ; pour le fait que l’engagement des leaders de tout bord soit une garantie quant à la mise en œuvre des termes de l’entente, et ainsi de suite. Mais nous ne pouvons oublier qu’en RDC, toutes les transitions ont été précédées par des pertes de vies humaines. Des citoyens congolais ont versé leur sang pour la liberté et le bien-être dont il rêvaient légitimement. Pour l’honneur de ces Congolais fauchés et pour celui des Congolais qui continuent à courir dans les rues des centres urbains et des campagnes pour se trouver un bout de pain, les dialoguants politiques et les gestionnaires transitaires ont l’obligation d’interrompre le mécanisme infernal de l’éternel recommencement qui précarise la RDC. Les citoyens désirent vivre dans la certitude de leurs droits: du droit de bien se nourrir au droit de voter et de rêver, pour un pays où il fait bon vivre.