R comme Regard

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre…

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

R

REGARD

Pour Myriama Youbi

De retour en France après plusieurs années à vivre dans des pays arabes, j’ai dû réapprendre à regarder. A ne plus garder les yeux baissés face au monde et aux gens.

Dans les pays arabes, une femme apprend très tôt à dompter son regard: une femme qui garde les yeux ouverts dans la rue, regardant ici et là ce qui se présente à ses yeux, ce n’est pas convenable. Si le regard est ouverture au monde, et possession, alors les femmes aussi, dans les pays arabes, se doivent de rester cloîtrées y compris en elles-mêmes, en ne projetant pas leur regard trop à l’extérieur vers le monde qui les entoure – surtout en direction du sexe opposé.

Regardez bien les femmes et jeunes filles dans une ville arabe, ou même, à Paris, les jeunes filles d’origine maghrébine: celles qui ont l’air « bien élevées » comme on disait jadis – je ne parle pas des filles populaires qui au contraire en entrant dans une rame de métro parlent très fort et regardent tout le monde, s’appropriant les codes masculins de leur culture d’origine pas seulement dans les vêtements mais aussi dans le comportement public – celles qui ont l’air « bien élevées » donc, ont le regard que la littérature française appelait « chaste » autrefois, et n’ont pas cette présence au monde, par leur regard ouvert sur ce qui les entoure, d’autres jeunes filles assises dans la même rame du métro (car le regard chaste des jeunes filles n’est plus de mise en France comme au XVIII° et au XIX° siècle – une fois de plus, il ne s’agit pas d’une opposition monde arabe/Occident, car les femmes d’Occident ont aussi vécu jadis, à des degrés plus ou moins prononcés, ce que les femmes arabes vivent dans nos pays arabes aujourd’hui: garder les yeux « pudiquement baissés », selon l’expression consacrée par des centaines de romans français).

Les hommes, eux, bien sûr, et comme en symétrie par rapport à ces rôles sexués, sont libres de regarder ce qu’ils veulent, qui ils veulent, même de manière insistante – et toute touriste étrangère qui est jamais passée devant un café dans une ville arabe comprendra ce que j’exprime – et dans une ville corse et dans une ville sicilienne aussi. La comédienne algérienne réfugiée en France, Nadia Kaci, expliquait dans une interview, qu’elle avait quitté l’Algérie au début des années 90, « sous le poids de la misogynie », notamment à cause « des regards masculins, par exemple. Tellement insistants, obsessionnels, qu’ils nient aux femmes la possibilité de disposer de l’espace public, de se promener simplement dans la rue ». « On peut se sentir en exil et enfermée dans sa propre ville. Lorsque je vivais à Alger, j’étais cloîtrée, pieds et poings liés * » , explique-t-elle. Des écrivains, comme Leïla Sebbar, décrivent aussi ce poids des regards masculins posés sur les femmes et les jeunes filles dans la ville **. « Je suis passionnée par les chaussures des hommes. Mon frère dit que c’est à force de baisser les yeux quand je croise ces messieurs », note avec humour Myriama Youbi, jeune Française de parents algériens qui raille gentiment les contraintes imposées par « la tradition » sur les filles, même élevées en France***.

Dans les villes arabes, la règle est donc: les hommes regardent, et les femmes en particulier; les femmes se laissent regarder, et si elles osent lever les yeux, regarder autour d’elles dans une cafétéria, un restaurant, ce regard est automatiquement perçu comme un signe de séduction, un appel: le regard libre d’une femme signifie pour les hommes: cette femme est libre.

Bien sûr je parle ici de la tradition, des couches populaires, qui sont celles qui constituent la majorité de la population dans les pays arabes, pas des classes occidentalisées, bourgeoises, parfois éduquées à l’étranger, et qui ont adopté d’autres codes. Néanmoins, de vivre des années dans un tel environnement, à se promener chaque jour en ville en adoptant les codes établis, j’ai réalisé, à mon retour en France, que je devais réapprendre à regarder autour de moi, à regarder mon interlocuteur dans les yeux si celui-ci était un homme, franchement, et non indirectement, comme si j’étais gênée, comme j’avais, à mon insu, au cours de toutes ces années appris à le faire.

Aujourd’hui pour moi la France c’est aussi cela: un homme et une femme qui peuvent se parler et se regarder dans les yeux sans que cela signe un rapport amoureux – ou familial, car bien sûr on regarde son frère, son père, son fils dans les yeux. De patron à employée. De collègue à collègue. D’ami à amie. De marchand à cliente. De jeune fille à homme plus âgé. Le regard dans les yeux en France signe pour moi l’égalité homme/femme: nul dominant ni dominé, tous deux regardants, actifs, consentants, nul prédateur et nulle proie. Un échange, égalitaire, qui s’exprime par le regard aussi.

La liberté de regard que m’offre l’Occident – que m’impose l’Occident, où au contraire il est mal vu d’avoir un regard fuyant, indirect – et la faculté qu’il m’offre de parler d’égal à égal avec les hommes, me donne toute ma dignité de personne, dans toutes mes dimensions: être humain, être sexué, être pensant.

* Libération, 30 avril 2005.
** Les Algériens au café, nouvelles algériennes rassemblées par Leïla Sebbar, Al Manar, 2003.
*** Myriama Youbi, Mots de gazelles. Pour lever le voile des tabous, Horay, 2005.

 Lire l’interview de Nadia Khouri-Dagher