Quelles solutions pour sauver le lac Tchad ?

Evolution du lac Tchad

La 3ème session Afrique du 8ème Forum mondial du développement durable (FMDD) a ouvert ses portes vendredi, à N’Djamena. Au menu des débats, le lac Tchad, dont l’important recul de la superficie au cours de ces dernières décennies alarme les autorités des pays riverains, les membres de la Commission du basin lac Tchad (Tchad, Cameroun, Nigeria, Niger, Centrafrique, Libye) et une partie du monde scientifique.

De notre envoyé spécial

Evolution du lac TchadAutrefois considéré comme la mer intérieure de l’Afrique, le lac Tchad a perdu 90 % de sa superficie depuis 1960, selon certains spécialistes. Les plus alarmistes estiment qu’il pourrait disparaître d’ici 20 ans si aucune action d’envergure n’était engagée. Scientifiques, représentants des Etats concernés et de leurs sociétés civiles, membres des instances internationales et du monde économique sont donc réunis jusqu’au 31 octobre dans la capitale tchadienne, par la revue française Passages et l’ADAPes en coopération avec les autorités nationales et la Commission du basin lac Tchad (CBLT) afin de dégager des solutions pour « sauver le lac Tchad ». Co-organisateur de cet événement, Hassan Térap, ministre de l’Environnement et des Ressources halieutiques du Tchad, nous a accordé un entretien.

Afrik.com : Le gouvernement tchadien, comme l’a déclaré le Premier ministre Emmanuel Nadingar lors de l’ouverture du forum vendredi matin, envisage de détourner une partie des eaux du fleuve Oubangui vers le Chari afin de faire remonter le niveau du lac Tchad. Pourquoi est-il séduit par cette solution ?

Hassan Térap :
Je pense que, d’abord, il faut dire que l’objectif du forum est d’étudier les moyens de solutionner le problème de l’assèchement du lac Tchad. Le gouvernement, pour le moment, attend la confrontation des différentes écoles pour aboutir à la solution la plus scientifiquement durable qui pourra réellement sauver le lac Tchad. Dans un débat scientifique, on peut entendre une chose et son contraire. La solution dont a parlé le Premier ministre est celle qui est en cours d’étude au niveau de la CBLT, qui est un organisme ayant pour mission d’organiser la gestion équitable et durable de la ressource en eau du lac. Or la CBLT et ses Etats membres se trouvent être confrontés et dépassés par l’enjeu que pose le lac Tchad. Un enjeu qui exige des compétences scientifiques et un appui financier pour soutenir le projet qui permettra de faire face à la catastrophe écologique annoncée.

Afrik.com : Certains scientifiques soutiennent la thèse que l’assèchement du lac est un phénomène cyclique, et qu’il n’y a pas lieu de s’alarmer et de mettre en œuvre une opération de grande envergure telle que le détournement de l’eau de l’Oubangui…

Hassan Térap :
Attendons déjà de voir ce qui ressortira, au cours du forum, de la confrontation des courants scientifiques. Certains disent que l’assèchement du lac Tchad est un phénomène cyclique, et donc qu’il faut attendre. D’autres, qu’il faut réaliser une ponction des eaux souterraines pour solutionner le problème. Il y en d’autres qui vont encore plus loin et déclarent qu’il faut bombarder les nuages et créer une pluie artificielle pour faire monter les eaux du lac Tchad. Et ceux qui estiment qu’il faut transférer une partie des eaux de l’Oubangui vers le Chari.

Afrik.com : Comment un tel projet pourrait-il être financé ?

Hassan Térap :
Le projet est en cours d’étude[[Le CIMA, un bureau d’études canadien en a été chargé. Ndlr.]]. Les conclusions seront bientôt soumises aux Etats membres via la CBLT. Les pays développés seront sollicités pour le financement. Car le développement du lac Tchad permettrait de stopper l’avancée du désert et représente par ailleurs un grand réservoir de biodiversité. Des espèces endémiques, comme le bœuf kouri qui vit dans l’eau, n’existent nulle part ailleurs dans le monde. Le lac produit aussi de la spiruline, une algue très nutritive. De plus, la pêche, l’élevage, l’agriculture, attirent une importante immigration, des personnes de plusieurs nationalités. Donc le lac Tchad est un atout pour les pays membres de la CBLT et au-delà pour toute l’Afrique. Nous solliciterons les partenaires des institutions de Brettons Wood pour financer le projet.

Afrik.com : Les Etats membres de la CBLT ne mettront-il pas eux aussi la main à la poche ?

Hassan Térap :
Les Etats membres aussi. Mais cela dépasse leur cadre, car ce sont des pays en voie de développement qui ne sont pas capables de financer un projet aussi grand que celui-là.

Afrik.com : Pour vous, le lac Tchad est-il vraiment menacé ?

Hassan Térap :
Oui, et il faut trouver des solutions durables. Le Tchad est devenu maintenant le pays le plus chaud du monde. Nous avons des températures qui atteignent les 50 degrés. Le lac connaît l’ensablement, de nouvelles îles sont créées. En plus, il pousse des plantes aquatiques qui le rétrécissent et rendent la navigation difficile. Le lac Tchad connaît de sérieux problèmes, quoiqu’on dise que c’est un phénomène cyclique. Il ne faut pas voir le lac Tchad seulement comme un bassin qu’on va remplir, il faut penser aux problèmes connexes. L’un de ses principaux affluents, le Komadougou-Yobé, au Niger, a cessé de l’alimenter. Ses autres affluents, le Logone et le Chari, sont menacés d’ensablement. Les problèmes de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche, il faut les prévoir, comme les risques de conflit et de famine qu’engendre le rétrécissement du lac.

Afrik.com : En rencontrant des pêcheurs et des agriculteurs sur les bords du lac Tchad, certains d’entre eux m’ont confié une inquiétude et une critique. Commençons par l’inquiétude, qui est celle de voir leurs champs et maisons inondés. Qu’y répondez-vous ?

Hassan Térap :
Ces pêcheurs, avant, n’habitaient pas le lac Tchad. Cette nouvelle situation leur permet d’y pêcher et d’avoir des intérêts pour leur survie. Ils sont arrivés là avec la création des îles. De même pour les agriculteurs : ce n’était pas le lieu où ils vivaient avant. Ils défendent des intérêts particuliers. Le transfert des eaux doit se faire avec le désensablement et des schémas d’aménagement pour que l’eau revienne à son niveau antérieur.

Afrik.com : Une critique opposée au projet de faire remonter le niveau du lac Tchad en détournant les eaux de l’Oubangui remet en cause les motivations profondes de l’Etat. N’est-il pas d’abord séduit par les créations d’emploi et les financements internationaux que générerait la mise en œuvre d’un tel projet plutôt que par ses retombées écologiques ?

Hassan Térap :
Non. Notre motivation n’est pas économique. Elle est écologique. C’est en réglant le problème environnemental qu’il y aura des retombées économiques. Cela va permettre aux populations de mener des activités agricoles, pastorales, de pêche, de commerce plus importantes et donc de réaliser des bénéfices économiques.

Afrik.com : Pour débattre de sujets aussi importants et complexes, arrivez-vous entre pays riverains du lac Tchad à établir un dialogue harmonieux et constructif ?

Hassan Térap :
La discussion se fait. D’abord, au niveau de la CBLT, il y a deux commissaires par pays. Un 1er commissaire et un suppléant. Le 1er commissaire est en général un ministre. Donc les ministres de la pêche, de l’environnement, de l’agriculture, de l’économie… se retrouvent pour échanger. Même s’il nous arrive d’avoir des divergences, nos intérêts sont les mêmes et ils sont d’abord écologiques.

Afrik.com : Si les scientifiques trouvent des solutions meilleures que celles qui vous ont déjà été proposées, les écouterez-vous?

Hassan Térap :
On laisse libre cours aux scientifiques. A eux de nous trouver une solution. S’ils sont capables de nous en trouver une meilleure, plus convaincante que le détournement des eaux du fleuve Oubangui, qu’ils nous le prouvent, nous en serons très heureux.

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