Quand résonne « L’appel du tambour »

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La chaîne musicale Trace diffuse, dimanche, L’appel du tambour, un documentaire sur le Gwoka, réalisé par Franck Salin. Premier film sur la musique traditionnelle de la Guadeloupe, telle qu’elle se vit en France, ce document nous fait comprendre toute l’importance de la musique pour les peuples déracinés et exilés, et son extraordinaire capacité à traverser le temps pour incarner l’identité d’un peuple. Car les Guadeloupéens de Métropole font plus que jouer du Gwoka pour se retrouver entre eux et chez eux, ils le transmettent à leurs enfants. Ce film est l’épopée d’une belle histoire de transmission d’un héritage d’autant plus précieux qu’il fut le seul bagage, invisible, emporté par des ancêtres venus d’Afrique, il y a quelques centaines d’années… Quand la musique traverse les siècles, et l’Atlantique en aller-retour…

Le Gwoka était la musique jouée par les esclaves dans les champs de canne à sucre et de café. Executé sur des tambours par des musiciens masculins, accompagné de chants en créole, le Gwoka rythme des danses exécutées le plus souvent par des femmes. Comme le Bèlè de Martinique ou le Maloya de La Réunion, le Gwoka fut pendant des siècles marginalisé, dévalorisé, à cause de ses origines africaines. Et comme d’autres traditions qui furent longtemps étouffées, il connaît une renaissance aujourd’hui, à la faveur de deux facteurs: les formidables migrations qui ont déraciné des milliers d’Antillais ces dernières décennies, et qui créent en retour un besoin de racines; et les nouvelles technologies – disque, internet… et film ! – qui permettent de garder la mémoire de ce patrimoine immatériel.

Franck Salin nous emmène sur les traces de Jony Lerond, dit Sòmnanbil, jeune chanteur et joueur de tambour, à la rencontre de tous les milieux où se vit la culture gwoka en région parisienne. Le film débute par un léwòz – une soirée gwoka – à Sarcelles, nous fait assister à une leçon dans une école de danse à Saint-Denis, nous fait passer une soirée dans un concours de danse traditionnelle, une autre au Festival Gwoka de Paris, nous emmène au théâtre où le gwoka irrigue la création des créateurs contemporains guadeloupéens tels que Max Diakok. Ou encore, et c’est sans doute l’un des moments les plus émouvants du film, il nous emmène simplement dans une soirée entre amis, autour du vieux Guy Konkèt, “le Maître” comme l’appellent ses amis, dans un petit cabanon en banlieue au bord d’une autoroute. Là, autour d’un poulet grillé et de quelques verres de rhum, s’improvise un Gwoka chanté entre amis, au seul rythme du battement des mains. Et la joie qui se lit sur les visages vaut toutes les fêtes du monde.

La bande annonce du film

Faire témoigner ceux qui font vivre la tradition

Car l’une des forces du film est ce jeu de contraste permanent entre l’environnement banal, voire déprimant, où se vit le Gwoka, et la fête qu’incarne cette musique à chaque fois. Banlieues populaires filmées la nuit, parkings de HLM, halls d’immeubles froids et inhabités, arrière-boutiques de cafés, le Gwoka, né parmi les pauvres en Guadeloupe, ne se vit pas dans les strass et les paillettes en Métropole. Somnanbil, musicien la nuit, gagne sa vie comme ouvrier du bâtiment le jour.

Trois questions au réalisateur :

Afrik.com : Qu’est ce qui vous a donné envie de faire un documentaire sur le Gwoka?

Franck Salin :
Francksalinlogo.jpgJe connais le Gwoka depuis que je suis tout petit. C’est une musique belle et profonde. Je suis Guadeloupéen, et quand je suis venu vivre à Paris, j’ai été surpris de voir tant de personnes graviter autour d’elle. C’est à partir de ce constat que j’ai voulu réaliser un documentaire sur le Gwoka. J’avais envie que les téléspectateurs découvrent cet univers qui est, malheureusement, peu connu. Je voulais aussi offrir ce témoignage, un miroir, à ceux qui font vivre le Gwoka en région parisienne.

Afrik.com : Pourquoi cette musique est-elle si peu médiatisée?

Franck Salin
: C’est une musique traditionnelle qui n’a pas pour but premier d’être commercialisée. La majorité des personnes qui pratiquent cet art le font pour leur plaisir personnel, se retrouver et partager une culture qu’ils aiment. Mais de plus en plus de groupes se créent, font évoluer cette musique, la modernisent, et cherchent à la faire connaître au plus grand nombre. Mais les producteurs et les médias ne sont pas très réceptifs à leur travail et préfèrent les musiques de variété, comme le Zouk par exemple.

Afrik.com : Pourquoi avoir choisi de suivre un chanteur de Gwoka en particulier?

Franck Salin :
Je cherchais quelqu’un qui pouvait servir de fil conducteur. Le Gwoka se vit plus dans les soirées léwòz, les associations, les festivals… Il me fallait un personnage transversal qui pouvait faire découvrir aux téléspectateurs les milieux du Gwoka et toutes leurs richesses. Somnambil était parfait dans ce rôle : il savait jouer, chanter et fréquentait les différents univers du Gwoka.

Interview réalisée par Stéphanie Plasse

Un autre mérite du film réside dans la force des témoignages recueillis. Et le journaliste Franck Salin, rédacteur en chef d’Afrik.com, connaît la valeur du témoignage brut, de ces paroles recueillies qui en disent plus long que tous les commentaires. Il n’y a aucune voix “off” de narrateur dans ce documentaire, juste les mots de ceux qui vivent par le Gwoka, et lui donnent vie loin du pays. Ainsi Dominique Tauliaut, organisateur de léwòz en région parisienne, dit de ces rencontres qu’elles permettent « de renouer des liens avec notre pays, la Guadeloupe. Il faut défendre ce qui nous appartient. Le Bèlè, le Gwoka sont à nous. Nous les défendons, nous les honorons. » On entend aussi avec plaisir Cynthia Pierrepont, de l’école de danse gwoka Baylanmen, à Saint-Denis: « Ca me rend vraiment joyeuse de transmettre ce que j’ai appris. Les gens sont demandeurs de ça. Je ne m’attendais pas à ce qu’il y ait une telle demande, ici en région parisienne »… Et nous assistons à un cours. Jeunes femmes portant un jupon de madras coloré par-dessus leur jeans, répétant devant le professeur et la glace les mouvements: « Et un, et deux, et trois, et quatre… » Elèves parfois âgées d’à peine 10 ans côtoyant des jeunes filles de 20 ans. « Nous essayons de faire vivre la tradition », explique Romain Absalon, autre professeur de l’école. « Nous leur apprenons à danser, mais aussi ce qu’est le Gwoka. Pas seulement des pas, mais le sens profond du Gwoka et de tout ce qu’il y a autour ».

L’argent étant le nerf de la guerre en toute chose, le film aborde aussi la question cruciale du financement de cette tradition musicale, et des investissements qui lui sont alloués. Là, amertume, comme le constate Emmanuel Réveillé, musicien du groupe Jennkika: « La musique gwoka se vend de la main à la main, dans les concerts, les léwoz… Nous nous auto-produisons. Au niveau des ventes, c’est très difficile. » Le Gwoka vit donc ainsi toujours, presque dans la clandestinité, comme à ses origines, et sans beaucoup d’argent pour faire vivre ceux qui lui donnent vie… Et c’est sans doute parce qu’il est caché, réservé aux initiés, à ceux qui l’apprécient, et qui en connaissent les lieux, les cafés, les festivals, les stars même, inconnues du grand public, qu’il se vit aussi intensément. Car ce que l’on retient du film, des jours après l’avoir vu, c’est la passion qui anime les visages des artistes interrogés, la joie qui éclate dans les fêtes où se joue le Gwoka, tout ce bonheur que procure la musique, toute cette énergie, vécus et partagés en commun. On retiendra aussi le regard voilé de tristesse de Guy Konkèt, “le Maître”, lorsqu’il parle des chants gwoka créés par les premiers éxilés Antillais…

«Partout aujourd’hui, on joue du tambour», constate Emmanuel Réveillé. «Le tambour gwoka, il ira très loin», ajoute-t-il. Il a traversé les siècles, et deux fois l’océan: pas de raison que le cœur de la culture guadeloupéenne s’arrête de battre, même loin du pays. Au contraire: musique de l’exil, le tambour gwoka bat plus fort à Paris !

 L’appel du tambour, un film de Franck Salin. 55 min, Palaviré Productions, Trace, 2008.

 Diffusion sur Trace TV, dimanche 18 janvier à 21 h.