Quand Mbadzama Awono fait le lit de la paix

Il y a quelque chose de périlleux à commenter un livre dont on connaît l’auteur. L’on peut être ballotté entre la tentation de l’éloge homérique et du bon sentiment et le risque d’une critique systématique, montée de toutes pièces. Faut-il plaire à l’ami en rajoutant éventuellement au mérite du texte ou prouver au public sa capacité d’indépendance en cherchant méthodiquement la petite bête ?

TITRE : LA COMMISSION VERITE ET RECONCILIATION, contexte sud-africain postconflictuel

AUTEUR : Rhoméo MBADZAMA AWONO

Editeur : Editions Universitaires Européennes

Parution : 2011

Cette double difficulté, ces écueils, n’ont en l’espèce, rien eu d’insurmontable. Ces hauts-fonds théoriques sont en effet vite oubliés une fois que l’on s’est immergé dans ce bon livre. Oui, bon : généreux, plaisant, documenté, instructif, sur un sujet où tout semblait avoir été dit, à savoir la CVR (Commission Vérité et réconciliation d’Afrique du Sud), en tête de gondole dans les librairies spécialisées.

C’est que MBADZAMA AWONO l’a dit avec ses mots à lui, puisés dans la source de l’Hippocrène et nourris de nombreuses références, que l’auteur manie avec délectation, à ses humanités. Mais que seraient les mots, si toute cette belle rhétorique fonctionnait à vide ? L’approche comparative qui lui fait passer en revue l’ensemble des CVR qui ont été expérimentées à travers le monde est d’une opportunité indiscutable dans un environnement camerounais que l’on pourrait qualifier de pré-conflictuel et, à l’échelle africaine, d’une incontestable actualité, si l’on s’en tient à la naissance controversée de la Commission Dialogue et Réconciliation en Cote d’Ivoire.

Pour quiconque s’intéresse à la paix, LA COMMISSION VERITE ET RECONCILIATION, contexte sud-africain postconflictuel, est un outil irremplaçable. L’auteur a fait œuvre utile, pour emprunter à une formule facile mais non moins pertinente. MBADZAMA AWONO a posé tout le long de son étude un regard pessimiste ou seulement désabusé sur la CVR d’Afrique du Sud. Il estime que ce mode de justice transitionnelle a prêté le flanc à de nombreux abus, a étalé plusieurs insuffisances. Mais, comme ont su le relever ses prestigieux préfacier et postfacier, Bruno COTTE et Silvana ARBIA, respectivement juge et greffier à la Cour Pénale Internationale (CPI) dans le Bureau du Procureur duquel l’auteur a travaillé, ce constat négatif est une contribution positive au droit pénal international.

Mises ensemble, toutes les limites qui sont recensées dans les différentes CVR l’ont amené à la conclusion que les CVR doivent être améliorées pour éviter que leur généralisation s’apparente à des dénis de justice, puisque par définition l’objectif d’une CVR n’est pas à strictement parler la justice mais davantage la paix sociale au coût le moins élevé.

Aussi y’a-t-il un survol qui nous a semblé plutôt rapide des « pistes de solutions ». Alors que c’est précisément cela, au vu de la pertinence de la problématique, qui fondait l’une des originalités de son travail. Mais cela eût sans doute imposé d’aborder des éléments plus politiques, ce que l’auteur ne voulait pas faire : c’est un choix nécessaire et justifié par l’objet de l’ouvrage et la qualité professionnelle de R.M.A. qui est un expert pas un leader politique. Ce choix aboutit cependant à des raccourcis dans le livre qui peuvent laisser le lecteur sur sa soif. Aborder plus avant les raisons de son désabusement vis-à-vis de l’ « ubuntu» et, de manière plus globale, vis-à-vis des autres CVR imposait de décrire le fonctionnement, pas toujours très ragoûtant, du système juridique international où le commun des mortels a souvent vu une justice à géométrie géographiquement variable, pour ainsi dire une justice de vainqueurs.

MBADZAMA AWONO, qui a une expérience certaine de l’horreur guerrière, au moins pour avoir été Legal Intern au TPIR-Arusha, sait de quoi il parle quand il aborde la question de la réconciliation. Sivis pacem para bellum (si tu veux la paix prépare la guerre) disait encore l’aphorisme latin. Monsieur Awono a, lui, choisi d’étudier le pardon, et de préparer la réconciliation, parce qu’il veut la paix. Le jeune internationaliste camerounais fait ainsi entrer, en filigrane, la réconciliation dans un débat national qui n’y est pas habitué. Car il est difficile de parler réconciliation à un peuple qui se croit en paix. Mais la paix n’est pas simplement celle que l’on a, elle est aussi celle que l’on espère conserver. On avait donc besoin, au Cameroun particulièrement, d’un livre qui nous dise comment sortir par le haut des impasses conflictuelles. Voici résumée en un livre fort la substantifique moelle de ce qu’il y a lieu de développer, pour atteindre à « la paix perpétuelle ».

Au total, ce livre qui ressortit à la littérature scientifique grand public est clair et intelligent. Il ne saurait que trop être conseillé aux leaders politiques. En exagérant un peu, on pourrait dire qu’il a été écrit d’un seul trait, parce que d’une part c’est d’un seul trait qu’il se lit et d’autre part parce qu’il s’appuie sur des faits historiques et des cas actuels pour tirer l’idée toute simple qu’il ne suffit pas d’une commission, quelle qu’elle soit, pour résorber le problème de la pauvreté, du chômage, de la maladie… Témoin, le malaise social sud-africain, après une CVR qui avait même été prévue dans la constitution.

En attendant la cérémonie de dédicace prévue à l’Hôtel Hilton de Yaoundé au mois de novembre, et la série de conférences annoncées, ce livre, que, en définitive, je recommande chaudement au public, est disponible dans les librairies en ligne (Amazon) ou dans le site de l’éditeur, où il peut être commandé.