Propagande et médias : quand Sarkozy devient « l’homme providentiel »

Jusqu’il y a peu, je ne croyais pas à la magie. Pourtant, force est de constater que le miracle de la nouvelle année a opéré : Nicolas Sarkozy, ministre français de l’Intérieur et chef de file du parti présidentiel (UMP, Union pour un Mouvement Populaire), est accueilli à bras ouverts aux Antilles.

Par Yanis Iskounen

Jusqu’il y a peu, je ne croyais pas à la magie. Pourtant, force est de constater que le miracle de la nouvelle année a opéré : Nicolas Sarkozy, ministre français de l’Intérieur et chef de file du parti présidentiel (UMP, Union pour un Mouvement Populaire), est accueilli à bras ouverts aux Antilles.

L’information semble irréelle. Et pour cause. En décembre 2005, une large partie des Antillais, choquée par l’article 4 de la loi sur le rôle positif de la colonisation et par les propos insultants de Nicolas Sarkozy pendant la crise des banlieues, lançait les pires anathèmes contre la venue du ministre, qui avait (sagement) choisi d’annuler son déplacement dans les îles. Aujourd’hui pourtant, les rédactions des 20H de TF1 et de France Télévision évoquent à l’unisson « l’accueil chaleureux » qui a été réservé à Nicolas Sarkozy. Que s’est-il passé? Les Antillais auraient-ils de graves troubles de la mémoire? Ou peut-être seraient-ils schizophrènes?

Non, décidément, il y a quelque chose que je ne m’expliquais pas en voyant ces images de liesse et de réjouissance sur le passage du petit homme qui sont diffusées en boucle. Ce débordement de joie excessif ne semblait pas crédible… Mon sens critique s’agite, la réponse est là, juste sous mes yeux : je suis bel et bien en train d’assister à une grossière mise en scène !

« L’homme providentiel »

Plans serrés, morceaux choisis, montages, témoignages et commentaires réglés comme des horloges suisses. Tous les ingrédients d’un traitement orienté de l’information sont là. Sans parler des commentaires. Exemple sur France 2 : « (…) Les Guadeloupéens affichent cette fois la couleur : les belles robes, la foule, les cris. Sur le marché de Basse-Terre, ce n’est plus un ministre qu’on accueille mais l’homme providentiel. » « L’homme providentiel » (?!?). Les Guadeloupéens attendraient le patron de l’UMP comme « l’homme providentiel ». Le record de l’ineptie vient d’être battu haut la main sur toutes les chaînes publiques. Plus grave encore, je comprends que la frontière entre information et propagande vient d’être franchie. « L’homme providentiel »… Ils ont osé la référence! Je me rappelle de ce slogan, utilisé dans la confusion politique d’après-guerre qui régnait en France en 1945, pour évoquer le retour du général De Gaulle. Je me rappelle aussi de la propagande marxiste en Afrique où l’homme fort du régime s’affublait volontiers de titres grandiloquents tels que « L’homme des masses », « L’homme des actions concrètes » ou encore « Le grand ami de la jeunesse »… Mais quel rapport peut il y avoir entre cette formule empruntée à l’Histoire et la pitoyable mise en scène dont je parle ? S’agit-il d’un faux-pas monumental ou bien d’une fanfaronnade rhétorique sciemment employée?

J’en suis encore à mes réflexions quand la suite du reportage m’apporte la clé du mystère. Une jeune et jolie militante UMP s’exprime pour encenser celui qui « n’a pas peur des mots ». Puis, le commentateur enchaîne : « Quelques uns, discrets, critiquent l’homme du kärsher ». Et c’est au tour d’un Rastafari portant des lunettes noires de prendre la parole. Mais son explication, anecdotique, commence quand elle se termine. Coupé au montage. L’infortuné.

Quoiqu’il en soit, le mal a été commis. Les médias ont bafoué la première règle du journalisme : l’objectivité. « Moi, j’attends de cette visite pour qu’il met en place des organisations pour les policiers, les gendarmes. Tout ce qu’il faut pour faire sortir les immigrés sans papier », nous dit cette femme âgée aux yeux exorbités d’aigreur. La formule maladroite cingle comme un coup de chicote. Dépité, je finis par succomber sous les assauts de cette intoxication informative. J’éteins. Mensonges, désinformation, pensée unique… Bienvenue dans l’univers des médias français de 2006.