ProMosaik Africa : la traduction au service des voix africaines avec Milena Rampoldi


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Dr. phil. Milena Rampoldi
Dr. phil. Milena Rampoldi

nÀ travers ProMosaik Africa, la traduction devient un instrument de circulation des idées, de défense des droits humains et de valorisation des voix africaines. Sa fondatrice, Milena Rampoldi, revient sur les ambitions de cette initiative éditoriale, la place des langues africaines, les effets de l’intelligence artificielle et les combats politiques qui structurent son engagement.

Fondée en 2014, ProMosaik se situe à la croisée de l’édition, de la traduction et du militantisme. Avec son département consacré au continent africain, l’association entend contribuer à une meilleure diffusion des œuvres, des idées et des combats portés par les intellectuels, les écrivains et les défenseurs des droits humains africains.

Dans cet entretien, Milena Rampoldi, la fondatrice de ProMosaik Africa, explique sa conception de la traduction, qu’elle considère comme un outil culturel mais aussi politique. Elle évoque également les projets prioritaires de l’organisation, de la poésie africaine à la lutte contre l’esclavage en Mauritanie.

ProMosaik Africa veut « connecter les langues et les peuples ». Concrètement, qu’est-ce que cela change pour les publics africains que vous ciblez ?

Milena Rampoldi : ProMosaik Africa a été fondée pour faire connaître les sujets liés à l’Afrique, mais aussi pour publier et traduire des livres consacrés au continent, qu’il s’agisse de l’Afrique du Nord ou de l’Afrique subsaharienne. Nous voulons mettre en valeur à la fois l’unité du continent et sa grande diversité culturelle et linguistique.

Les principaux objectifs de cette initiative, que j’ai lancée il y a quelques années dans le cadre de l’association ProMosaik, sont multiples.

Je me concentre tout d’abord sur la promotion des droits humains dans les pays africains, notamment sur la lutte contre les mutilations génitales féminines dans plusieurs pays et contre l’esclavage en Mauritanie.

Lorsque je regarde vers l’Occident, je défends également une vision anti-orientaliste de l’Afrique, inspirée de la pensée développée par l’auteur palestinien Edward Said dans son ouvrage Orientalisme.

ProMosaik Africa reste cependant un projet ouvert. Je suis fermement convaincue qu’il existe des passerelles importantes avec d’autres départements de ProMosaik, comme ProMosaik Children, qui publie des contes africains, ou ProMosaik Poetry, qui s’efforce de faire connaître les poètes africains en Occident.

Dans tous ses départements, ProMosaik est une voix antifasciste qui s’élève contre les discriminations fondées sur la couleur de peau ou l’appartenance culturelle et ethnique. C’est notamment ce que montre le livre de notre auteur Sami Omar, Sami und die liebe Heimat. Sami Omar a malheureusement disparu trop tôt.

L’Afrique et les Africains ne doivent pas être considérés comme de simples objets d’analyse ou d’étude, mais comme les acteurs d’une riche production culturelle et intellectuelle. Nous avons besoin de voix africaines venues de tous les pays. Nous avons besoin de traductions de la poésie, de la littérature, de la culture et des textes politiques ou sociologiques africains afin de promouvoir le dialogue interculturel.

Mais ous avons aussi besoin d’auteurs capables de rappeler que les Africains ne sont pas simplement des réfugiés, mais des êtres humains. L’Occident, qui se présente comme le monde civilisé et démocratique, exclut encore largement la littérature africaine. Nous luttons contre ce manque, même si notre projet reste naturellement modeste et ne représente qu’une goutte d’eau dans l’océan.

Nous accueillons avec intérêt les auteurs et les militants des pays africains dont nous souhaitons porter la voix sans la filtrer. Comme nous disposons également d’une équipe de traducteurs, nous pouvons assurer une diffusion plus large de leurs textes.

L’Afrique est un continent multilingue, mais l’information y circule encore souvent à travers quelques grandes langues internationales. Comment ProMosaik Africa pourrait-elle aider à mieux faire entendre les voix locales ?

Milena Rampoldi :  Comme l’a déclaré l’auteur algérien Kateb Yacine à propos de la langue française, celle-ci est notre « butin de guerre ». En mentionnant Kateb Yacine, je voudrais également souligner que les pays arabes d’Afrique du Nord font eux aussi pleinement partie de l’Afrique.

Cette formule désigne l’appropriation subversive de la langue du colonisateur. Pour Kateb Yacine, l’usage du français, qui était la langue du pouvoir colonial, permet précisément d’affirmer que l’on ne fait pas partie de la France. La langue française devient alors une voix qui s’oppose à l’oppression et permet de mener une bataille culturelle et intellectuelle nécessairement sociopolitique.

Je vois le même défi dans l’usage des autres langues coloniales présentes sur le continent africain : l’anglais, le portugais, l’espagnol, l’italien et l’afrikaans.

Dans le même temps, les pays africains doivent préserver leurs langues locales. Tous sont, au sens de mon manifeste, des sociétés mosaïques. Cette idée de société multiculturelle rejoint la pensée du sociologue mauritanien Saidou Kane, comme je l’écris dans la monographie que je lui ai consacrée : « La Mauritanie est une société mosaïque faite d’ethnicités différentes qui ont toujours vécu ensemble en perpétuant des relations injustes fondées sur l’oppression, la discrimination et l’esclavage. Le pouvoir est détenu par les Arabes beïdanes qui vivent dans le nord et dans le désert, tandis que les ethnies opprimées sont les populations noires subsahariennes : Fulbes — Peuls —, Soninkés, Wolofs et Bambaras. Kane lui-même est un Peul. »

Bien sûr, les traductions sont utiles, mais l’enjeu va plus loin. La préservation des communautés locales et de leur identité linguistique relève d’abord des acteurs africains, dans l’esprit d’Edward Said.

Comme l’affirme l’écrivain israélien Shalom Ben-Chorin : « On peut émigrer d’un pays, mais pas de sa langue maternelle. »

J’en suis moi-même un exemple vivant. Je me suis convertie à l’islam en 2000 et j’écris mes livres sur l’islam, ainsi que tout ce que je souhaite communiquer au monde, d’abord dans ma langue maternelle, l’allemand. Je vis en Turquie, je suis arabisante, je viens d’Italie, je suis musulmane et je parle couramment plusieurs langues. Pourtant, je ne peux pas émigrer de ma langue maternelle ni de son dialecte, celui de la région frontalière entre l’Italie et l’Autriche dont je suis originaire.

Vous travaillez sur la traduction, la culture et les droits humains. Quels sont, selon vous, les sujets africains qui restent les plus mal racontés ou les plus mal traduits à l’international ?

Milena Rampoldi :  J’ai fondé ProMosaik en 2014, alors que la guerre à Gaza faisait rage. Je travaille également depuis plusieurs années avec le réseau de traducteurs Tlaxcala, qui souligne précisément l’importance de la traduction pour la défense des droits humains et pour un journalisme authentique et anti-impérialiste.

Je m’oppose à la division de l’humanité en peuples et en races au sens ethnique du terme. J’emploie néanmoins les notions de « peuples », de « races » et de « groupes ethniques » pour combattre toute idéologie selon laquelle la race blanche serait supérieure.

Je n’y vois aucune contradiction, car j’inscris cette réflexion dans un cadre coranique. Le Coran considère que la diversité des cultures et des ethnies a été créée et voulue par Allah. Ce qui distingue une personne n’est pas sa couleur de peau, mais son attitude juste envers la vie et envers l’Autre, dans l’esprit du philosophe juif Martin Buber.

Un exemple de sujet mal raconté en Occident est sans doute celui de « l’être noir », comme l’a souligné Sami Omar. Un autre exemple est celui des talibés au Sénégal, que nous avons abordé en collaboration avec Papa Oumar Ndiaye, auteur de l’article « Aumône et mendicité : un autre regard sur la question des talibés au Sénégal ».

Pour vous, la traduction est-elle aussi un outil politique, culturel, voire un instrument de souveraineté pour les sociétés africaines ?

Milena Rampoldi : Tout ce que je fais, je le considère comme politique. Même les attitudes présentées comme apolitiques sont, à mes yeux, l’expression d’une pensée politique.

Nous naissons dans une société et notre vie possède un sens, dans l’esprit du psychiatre viennois Viktor Frankl, qui affirme : « Qui a un “pourquoi” dans sa vie supporte presque tous les “comment”. »

S’il est une chose qui caractérise l’humanité, c’est bien la liberté de choix. De cette liberté découlent, au niveau politique, la souveraineté et l’autodétermination de chaque communauté.

Je suis profondément anticolonialiste et anti-impérialiste. Je défends le droit à l’autodétermination culturelle, religieuse, politique et intellectuelle des communautés africaines, sans pour autant les réduire à leurs frontières nationales.

Plus que dans des États, les individus vivent dans des sociétés. La science politique repose donc fondamentalement sur une sociologie capable de rechercher des solutions internes, plutôt que de reproduire dans les sociétés africaines les paradigmes hérités de la colonisation.

À l’heure de l’intelligence artificielle et de la traduction automatique, quelle place reste-t-il pour les traducteurs, les journalistes et les passeurs culturels humains ?

Milena Rampoldi : L’intelligence artificielle a complètement bouleversé mon univers professionnel, car je suis traductrice depuis 2004. Après cette révolution, j’en perçois néanmoins les avantages. Cette technologie facilite la traduction des textes et permet de mettre des livres entiers à la disposition du public plus rapidement et à moindre coût.

Les livres électroniques représentent également une avancée importante. Celles et ceux qui continuent à écrire, à exercer le métier de journaliste ou à diffuser des contenus culturels le font aujourd’hui par vocation et par conviction.

Là encore, je reste optimiste. Mon approche socialiste et anticapitaliste de la vie remonte à mes années d’engagement dans le mouvement pacifiste contre les guerres américaines, dès 1991.

Je reste convaincue que la mentalité capitaliste ne dévorera jamais complètement le journalisme. Il existera toujours des journalistes engagés, capables de nager à contre-courant et de ne pas mâcher leurs mots.

Quels sont aujourd’hui les projets prioritaires de ProMosaik Africa et comment mesurez-vous leur impact réel sur le terrain ?

Milena Rampoldi : Je ne suis pas experte en statistiques et je m’intéresse peu à une mesure purement mathématique de l’impact des projets. À mes yeux, les projets sont des chemins, et non des objectifs définitifs.

Lorsque je me concentre exclusivement sur un objectif, j’ai l’impression de perdre mon rapport dynamique à la vie. Ce qui importe, c’est de toucher les gens et de les mettre en mouvement.

Cela explique le caractère ouvert de nos projets. Ils ne sont jamais considérés comme définitivement achevés. Chaque objectif atteint devient une étape plutôt qu’un point d’arrivée, ce qui nous permet de rester en mouvement.

Pour le moment, notre priorité est le projet ProMosaik Poetry. Nous recherchons de nouveaux poètes africains que nous pourrions traduire et présenter à un public plus large.
Ma deuxième priorité concerne la Mauritanie et la diffusion des œuvres d’auteurs africains comme Louis Hunkanrin et Saidou Kane, qui se sont ouvertement prononcés contre ce qu’ils considéraient comme une société d’apartheid en Mauritanie et contre l’esclavage encore pratiqué dans le pays.

Nous publierons également prochainement un recueil de contes du Maghreb, en collaboration avec la rédactrice en chef de ProMosaik Children, Mariya Traore.

Pouvez-vous nous donner un exemple concret d’un texte, d’un projet ou d’une collaboration qui a changé votre regard sur le rôle de ProMosaik Africa ?

Milena Rampoldi : Le regard que je portais sur ProMosaik Africa lorsque j’ai lancé le projet n’a pas fondamentalement changé. La direction de mon engagement contre le racisme et les discriminations, ainsi qu’en faveur de la diffusion de la pensée des poètes, des écrivains, des intellectuels et des défenseurs africains des droits humains, est restée la même.

Cet engagement a néanmoins été dynamisé et enrichi par de nombreuses rencontres. Les entretiens avec des femmes qui luttent contre les mutilations génitales féminines, comme Waris Dirie, ont notamment beaucoup compté dans ma vie.

Le projet de traduction consacré au repassage des seins au Cameroun a également été particulièrement instructif. Le grand projet sur la Mauritanie et la lutte contre l’anti-abolitionnisme arabe demeure, lui aussi, essentiel à mes yeux.

J’essaie par ailleurs de créer des passerelles interdisciplinaires avec d’autres projets. Je suis une personne ouverte et, comme je l’ai déjà souligné, je ne crois ni aux projets définitivement achevés ni aux paradigmes parfaits.

Ma conviction musulmane tient naturellement une place importante dans mon travail. Je considère l’islam comme une « force de changement social », capable de faire entendre une voix opposée aux attitudes fondamentalistes et misogynes.

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