Prison trois étoiles

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Malgré le surpeuplement, les carences alimentaires et médicales et les détentions préventives à rallonge, les prisonniers de Natitingou, au nord du Bénin, vivent dans des conditions plus décentes que ce que l’on peut imaginer. Reportage.

Nul besoin d’autorisation, ni de rendez-vous. L’accès à la prison de Natitingou est quasi libre, le parloir, à peine surveillé. Pour rencontrer un prisonnier, il suffit de le faire appeler par Désiré, détenu de 35 ans, qui vend des bijoux et des porte-feuilles à l’entrée. En face, quelques militaires discutent à l’ombre d’un manguier, décontractés. Depuis la construction de cette nouvelle prison, financée par la France il y a cinq ans, les conditions carcérales se sont nettement améliorées à Natitingou. « Dans l’ancienne prison, on restait enfermés toute la journée, dans des bâtiments étroits et vétustes. Ici, au moins, on passe nos journées dehors », explique Bondy, grand colosse à la démarche chaloupée. Reste que les prisonniers subissent encore le surpeuplement : le bâtiment des hommes compte quatre-vingt détenus pour une capacité de cinquante. Ils cohabitent dans un dortoir de 72 m2, soit moins d’1 m2 par personne. Pourtant, la prison de Natitingou demeure, selon le ministère de la Justice, la prison la moins surpeuplée du pays. Les huit autres sont en moyenne trois fois plus peuplées qu’elles ne le devraient. A titre d’exemple, la prison civile de Cotonou, conçue pour 400 personnes, en accueille 1 450.

« Trop bien lotis »

Ni lit, ni matelas, les prisonniers dorment à même le sol, sur une petite natte qu’ils partagent à deux. Chaleur suffocante, les prisonniers ont le sommeil léger. D’autant que, sans moustiquaire, les crises de paludisme sont fréquentes. Pour les soins, les détenus ne peuvent compter que sur l’aide extérieure. Ici, pas d’infirmerie. Seuls un infirmier de l’hôpital voisin et les Petites Sœurs de la Charité, des Indiennes de l’ordre de Mère Teresa, prennent en charge les frais médicaux et hospitaliers. Aux dires des Petites Sœurs, les habitants alentours estiment que les prisonniers sont « trop bien lotis » : « Les autres patients de l’hôpital les jalousent. Ils nous interpellent : ‘ Il n’y a pas que les prisonniers qu’il faut aider ! ‘ », rapporte la sœur Rose-Mary.

Les prisonniers circulent librement d’un bâtiment à l’autre. Hommes, femmes et enfants passent leurs journées dans une grande cour en plein air. De sorte qu’aucune altercation ne peut passer inaperçue. Les uns prennent leur douche derrière un muret, à toute heure et sans restriction, pendant que les autres préparent à manger. Le changement d’établissement pénitentiaire n’a pas rendu l’administration plus généreuse : les prisonniers ne mangent qu’une fois par jour. Chacun reçoit de quoi préparer l’igname, le manioc et parfois du poisson sur un réchaud. Paradoxe : la plupart des prisonniers n’ont pas de quoi acheter ni réchaud ni charbon. Pour manger, les familles des prisonniers sont obligées de les leur apporter. Mais, bien souvent, celles-ci les ont bannis. Les plus pauvres doivent laver le linge et préparer la nourriture de ceux qui les soutiennent financièrement – ce qui implique parfois des rapports de force humiliants.

Gestionnaires d’une coopérative

Pour palier le manque d’argent des détenus, le directeur de l’établissement leur a accordé le droit de gérer une coopérative. Le principe est simple. Les prisonniers travaillent six heures par jour dans les champs. Ils vendent leurs récoltes d’igname, de manioc ou sorgho. D’autres confectionnent de petits objets pratiques ou artistiques. Les bénéfices leur permettent de manger et de se vêtir. Mais cette organisation laisse aussi libre cours aux initiatives ingénieuses. A l’image d’Issifou, détenu de 40 ans, qui a eu l’idée d’investir dans un téléviseur pour permettre à la collectivité de suivre les matchs de football. Son entreprise fait un tabac : « Je fais payer 50 F CFA par match. Il y a toujours du monde », confie ce petit homme frêle, l’air goguenard, en agitant ses mains comme pour se faire mieux comprendre.

Les détenus en préventive, plus nombreux, sont gardés dans les mêmes conditions que les personnes condamnées. La plupart des prisonniers attendent leur jugement depuis plus de cinq ans. Les procès sont souvent expéditifs, notamment lorsque l’accusé ne parle pas français et qu’il n’a pas d’argent. Conscient que certains ne peuvent pas se défendre pendant leur procès, gênés par la langue, le directeur a fait appel à une association d’étudiants français, Action pour le Bénin, qui donne des cours d’alphabétisation deux fois par semaine. « Je ne peux pas changer le système judiciaire. C’est la seule chose que l’on pouvait faire. »

Dans sa volonté de rendre la prison « plus humaine et plus démocratique », le directeur de la prison, vieil homme proche de la retraite, a nommé parmi les prisonniers eux-mêmes, un chef de cour, des chefs de bâtiments et des adjoints. Il cherche ainsi à les responsabiliser. « Je compte beaucoup sur cette autogestion parce qu’elle évite les conflits entre les détenus et avec les autorités. » Pour Jacques Risacher, président de Prisonniers sans frontières, « les militaires ne savent pas faire ; alors cette organisation, aussi arbitraire soit-elle, permet aux prisonniers de survivre. De nombreux Etats en Afrique ont adopté cette stratégie ». Ce système fonctionne particulièrement bien dans la prison de Natitingou : très peu de vols, quelques rares bagarres et peu de trafic d’alcool ou de cigarettes. « Et encore, il y a six mois, l’alcool était permis. Notre directeur l’a interdit parce que nous en avions un peu abusé », confie le sourire aux lèvres Bienvenu, plutôt compréhensif.

Gonzague Rambaud, Nathalie Rohmer