Premiers pas imaginaires

Un rêve d'Afrique

« A l’occasion de la parution prochaine du hors série de la revue Cassandre/Horschamp Un rêve d’Afrique découvrez en exclusivité sur Afrik.com des extraits de l’ouvrage conçu et rédigé par Nicolas Roméas, journaliste et directeur de la revue. » « Cette semaine, introduction à l’ouvrage par Nicolas Roméas: Premiers pas imaginaires »

C’est L’Afrique fantôme, mon entrée secrète dans ce monde. Et les
autres textes de Leiris liés à l’expédition Dakar-Djibouti de 1931, en
particulier celui où il nous fait vivre sa rencontre, en Éthiopie [[La Possession et ses aspects théâtraux chez les Éthiopiens de Gondar, Plon, 1958..]] avec les rituels zars, consacrés aux « génies » qui possèdent les êtres et les font sans cesse passer d’un rôle, d’un personnage l’autre. L’un des nombreux avatars de ce qu’on appelle vaudou.

Plongée en apnée dans les soubassements de l’imaginaire humain.
Fragile et puissante confirmation d’un faisceau indéterminé de ressentis
et de mémoire, personnelle autant que collective. « S’il est une
chose, écrit Leiris, qu’un homme possède quelque titre à connaître et
puisse prétendre formuler, c’est lui-même, donc les ombres du monde, de
ses êtres et de ses choses, telles qu’elles se projettent sur son esprit. »

La prise de conscience d’un noyau enfoui – j’écris cela sans céder à un
essentialisme facile –, d’une matrice de l’être social qui nous relie aux
techniques d’existence que l’Homme ne cesse de véhiculer et d’inventer
dans son parcours à travers siècles et continents. Puis ce fut la rencontre
avec quelques-uns de ces êtres qui luttent courageusement – en
particulier par le moyen de l’art – pour la défense de valeurs primordiales.
Et l’éblouissement d’expériences qu’aucune langue ne peut
vraiment décrire, sinon celle du poète.

De cette lecture et de moments vécus, de cet ensemble de désirs, de
sensations et de pensées, je voudrais, en considérant l’Afrique noire
comme un allié précieux, dégager quelques pistes pour surmonter les
obstacles qu’affrontent les Européens d’aujourd’hui que nous sommes,
dans le rapport à ce que nous appelons art. Loin des sabres et des goupillons, c’est le chemin de l’art qui mène vers l’Afrique.
Le postulat que je veux défendre et illustrer donne à l’artiste un rôle
majeur – qui ne manquera pas d’être contesté. Je le résume ainsi : celui
qui assume en Occident ce rôle d’artiste est l’un des ultimes témoins
d’un mode de relation au monde où les premières valeurs sont la spiritualité, le sens du collectif et l’importance donnée à l’autre.

Un mode de relation symbolique qui signe une conception de l’humain radicalement opposée à cette obsession du chiffre dont l’Occident moderne inonde aujourd’hui la planète. Et qui reste proche de
cette modalité d’échange que Marcel Mauss – dont les recherches
influèrent sur la création en France des grands systèmes de mutualisation
– nomme don et contre-don [[« Essai sur le don », Sociologie et anthropologie, (1923), PUF, 2001.]].

 Un mode d’échange qui échappe à l’ordre de l’économique.

Et le dépasse.

Celui que nous qualifions de « primitif » est un poète du quotidien
qui appartient à un univers relié, tandis que le poète d’Occident, isolé
dans un monde hostile, se rêve en « primitif ».

Pour commander Les armes de l’art 1 : Un rêve d’Afrique