
Alors que les hôpitaux et les universités camerounaises crient au manque de personnel, des centaines de jeunes médecins et titulaires de doctorats se retrouvent livrés au chômage et au système D. Entre opacité des recrutements, sentiment d’injustice et reconversions de fortune, plongée au cœur d’une crise académique et sociale qui interroge l’avenir de l’élite intellectuelle du pays.
Chaque année, les docteurs sortent des universités et institutions d’enseignement supérieur au Cameroun. Une fois les études terminées, l’équation à résoudre, et souvent à plusieurs inconnues, est celle de l’intégration, soit dans les hôpitaux publics ou privés, soit comme enseignants dans les universités.
Nous notons, pour le déplorer, que malgré la volonté de l’État camerounais de trouver du travail à ces hauts cadres de la santé en attente d’intégration, le nombre ne cesse de croître d’année en année puis que déjà en 2023, une pétition avait été adressée à Paul Biya.
Cette situation, somme toute désolante, fait couler beaucoup d’encre et de salive, quand on sait qu’il y a un manque criard de personnels dans nos hôpitaux publics et privés et même dans les grandes écoles de médecine du pays.
Entre pénurie d’effectifs et opacité : le casse-tête de l’intégration
Parmi les personnes rencontrées, les questions suivantes reviennent fréquemment : quels sont les critères de recrutement ? Les recrutements sont-ils réguliers ? Combien de médecins sont intégrés par an ? Pourquoi cette lenteur dans les recrutements ? Doit-on passer par quelqu’un pour être recruté ? Les personnels de santé (aide-soignants, infirmiers, médecins…) formés au pays ne sont-ils pas les bienvenus ? Pourquoi cette frustration ?
Selon Étienne T., docteur chômeur depuis 7 ans, « un docteur chômeur est un citoyen qui a suivi ses études, tout son parcours académique avec le parchemin qui est le doctorat, et qui depuis un certain nombre d’années n’a pas trouvé de travail décent, équivalent à son niveau d’étude. Et il faut bien savoir que le revenu est fonction du niveau d’étude, et dans le salaire, il y a la catégorie socio-professionnelle, l’ancienneté et le diplôme.
S’il n’est pas recruté à l’université et qu’il n’a pas un emploi décent dans le secteur privé, alors il est un docteur chômeur. Et pour être à l’abri de l’oisiveté, ce dernier, malgré lui, mène des activités telles que : la vente des médicaments en bordure de la route, la vente des beignets, la vente à la sauvette, le gardiennage, le transport par moto, le call-box… ».
La formation ne suffit pas
« Se former, c’est bien. Et être intégré est une autre paire de manches. Constat bien mené, il n’y a pas de transparence dans la politique de recrutement du personnel de santé, surtout des hauts cadres. J’en veux pour preuve les jeunes collègues intégrés. Pas parce qu’ils sont plus performants, mais, simplement, parce qu’ils ont des membres de famille ou parents haut placés.
Vous qui n’en avez pas, vous êtes toujours en attente. Pour ne pas demeurer une charge pour la famille, malgré votre fort bagage intellectuel, vous vous rabattez sur un autre secteur d’activité. Certains docteurs formés à l’étranger, même quand ils parviennent à trouver une place dans un hôpital public ou dans une université au Cameroun, pour ceux qui ont les moyens financiers, ils ouvrent des cliniques bien équipées ; ceux qui n’en ont pas assez ouvrent en revanche des petits centres de santé dans les quartiers ou à leur domicile privé », indique Julienne Z., docteure retraitée.
Du doctorat aux petits métiers : le cri de détresse d’une jeunesse sacrifiée
« À l’échelle nationale, on a des estimations faites à travers un certain nombre de collectifs. On recense 361 docteurs en attente de recrutement. Tout le monde n’obtient pas le doctorat pour enseigner. Il y en a qui le font pour les études, pour aller travailler dans les organismes internationaux, soit pour être des experts, des consultants dans les structures où on a besoin d’eux. Dans certains pays, au bout de trois ans, les docteurs sont intégrés.
Mais chez nous, si tu n’as ni « parapluie » ni « godas », tu vas croupir toute ta vie dans la misère. La situation que traversent les docteurs chômeurs risquerait de banaliser l’éducation, et même de pousser certains enfants à tourner le dos à l’école. Si mon grand frère, titulaire d’un doctorat, continue à demander l’argent des beignets aux parents, quel sera mon sort plus tard ? Quand fondera-t-il sa famille ? Doit-on toujours attendre les navires-hôpitaux ? », déclare Françoise G., docteur chômeur.



