Pourquoi Ouattara a besoin du FPI de Laurent Gbagbo

En théorie et dans la pratique, il est évident que le président Ouattara n’a nullement besoin, ni du soutien, ni de la collaboration du Front Populaire ivoirien de L. Gbagbo pour gouverner la Côte d’Ivoire durant les cinq années que lui confère la constitution. Il a été élu de manière démocratique et régulière et de surcroît avec une majorité très confortable, qui lui permet de mettre en œuvre de manière libre, son programme de campagne ainsi que son projet de société. Cependant, politiquement, on peut se demander s’il est bon que le pouvoir actuel administre le pays sans un réel contre-pouvoir crédible.

Qu’on le veuille ou pas, le FPI représente une force politique incontournable et incontestable dans le paysage politique ivoirien. Malgré l’emprisonnement des dirigeants de ce parti, suite à la crise postélectorale, les militants et sympathisants restent toujours mobilisés, même dans la clandestinité ou en exil et déterminés à poursuivre le combat politique. Mamadou Koulibaly l’a bien compris, face au poids politique que représente le RHDP dans l’espace politique ivoirien, il faut une opposition forte, crédible et bien structurée. Cela aura pour effet également d’inscrire la mandature du président Ouattara dans une logique de démocratie, également crédible. En prenant des positions très souvent dures contre son ancien parti, Koulibaly tente ainsi de se faire une place dans l’espace politique laissé vacant depuis la chute de l’ancien régime. Ses dernières révélations stupéfiantes à propos de son plaidoyer devant la haute direction du FPI en 2010, ses relations conflictuelles et directes avec Gbagbo, son conflit avec Désiré Tagro, son refus de l’Accord Politique de Ouagadougou, les erreurs du FPI et de Gbagbo, ses différentes prises de positions contraires à celles du parti etc, le positionnent fortement sur l’échiquier politique national. Mieux encore, ses sorties stratégiques et tactiques marginalisent un peu plus chaque jour le FPI qu’il ringardise ainsi en le plaçant dans la position du parti qui demeure toujours figé dans le passé, comme un arrêt sur image ; comme s’il était toujours en quête du pouvoir, oubliant qu’il vient de le perdre. Koulibaly qui règle ainsi ses comptes avec son ancien parti, a donc tout intérêt à contribuer à marginaliser le FPI, qui le conforte dans sa stratégie, en menaçant de boycotter les prochaines élections législatives si ses cadres emprisonnés ne sont pas relâchés.

La partie s’annonce donc très serrée et délicate pour l’actuelle direction du FPI. Que faire ? Politiquement, les cadres de FPI savent qu’ils ne peuvent pas se permettre de reproduire la même erreur stratégique que le RDR aux dernières élections législatives qu’il a boycottées. Cependant, présenter des candidats à cette élection sans donner l’impression d’ignorer le sort des camarades emprisonnés dans le Nord du pays, peut être mal perçu par ces derniers et par les militants les plus extrémistes qui espèrent toujours le retour au pouvoir de l’ancienne équipe dirigeante. Les nouveaux dirigeants du FPI savent aussi que ne pas présenter des candidats à cette élection comme à toutes les autres à venir, est un risque énorme de voir le parti de Koulibaly, LIDER, occuper cet espace politique dégagé par leur propre choix stratégique et politique.

Dans une démocratie saine, ces différentes manœuvres politiques de positionnement pour occuper un espace politique face au pouvoir en place est salutaire et même normal. Le nouveau pouvoir en place l’a bien compris et encourage vivement l’opposition, notamment le FPI à présenter des candidats à l’élection législative de décembre prochain afin de permettre à ce parti de s’inscrire dans une logique démocratique. Le président Ouattara le sait aussi, la participation active et effective du FPI à la vie démocratique de son pays, ne peut que renforcer cet état de droit, démocratique, laïc et libéral qu’il souhaite instaurer. Sans une réelle opposition forte et respectueuse des règles démocratiques, le pouvoir du nouveau président démocratiquement élu peut donner l’impression à tort ou à raison, d’une toute puissance dictatoriale. Ce qui n’est pas bon pour son image et pour la démocratie ainsi que les libertés individuelles et collectives. Le poids politique, l’implantation nationale du FPI et sa contribution à la reconstruction d’une République libre et démocratique ferait de ce parti un acteur majeur et indispensable à la notion de bonne gouvernance que veut établir le président Ouattara et réconcilier les ivoiriens. Cette partie d’échec où chaque force sur l’échiquier analyse, observe, manœuvre et tente de tirer avantages des erreurs des uns et des autres, révèle bien à quel point leurs destins semblent intimement liés pour exister politiquement.

Macaire Dagry

Chroniqueur Politique à Fraternité Matin