Pourquoi l’Argentine se rêve blanche quand l’Angleterre joue avec ses diasporas africaines


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Angleterre-Argentine le choc de deux récits identitaires
Face-à-face symbolique entre l’Angleterre, portée par plusieurs joueurs issus de diasporas africaines, et l’Argentine, dont le récit national reste marqué par le mythe d’une nation blanche et européenne.

La demi-finale du Mondial 2026 entre l’Angleterre et l’Argentine dépasse le cadre du football. Mercredi à Atlanta, elle mettra face à face deux récits nationaux. Celui d’une Angleterre qui a fait des enfants de ses diasporas africaines le cœur de son équipe, et celui d’une Argentine dont l’identité s’est longtemps construite autour d’un imaginaire blanc et européen, au prix de l’invisibilisation de sa population noire.

Un vieux duel, du football aux Malouines

Mercredi 15 juillet, à 21h00 à Atlanta, l’Angleterre et l’Argentine se retrouveront en demi-finale du Mondial 2026. Samedi, l’Angleterre a écarté la Norvège en prolongation (2-1 a.p.) à Miami, portée par un doublé de Jude Bellingham, tandis que l’Argentine a fait céder la Suisse dans les dernières minutes de la prolongation (3-1 a.p.) à Kansas City. Championne du monde en titre, l’Albiceleste de Messi vise un doublé que seuls l’Italie (1934-1938) et le Brésil (1958-1962) ont réussi. L’Angleterre, elle, court après un titre mondial qui la fuit depuis 1966. Le vainqueur affrontera en finale la France ou l’Espagne, opposées mardi à Dallas.

Cette rivalité charrie une mémoire lourde. Sur le terrain, elle renvoie immédiatement au quart de finale de 1986, à la « main de Dieu » de Diego Maradona et à son slalom entré dans l’histoire. Derrière le football plane aussi une tension géopolitique ancienne avec les Malouines, ou Falkland Islands pour Londres. La guerre de 1982, déclenchée par l’invasion argentine de l’archipel administré par le Royaume-Uni, a laissé une trace durable entre les deux pays. Quarante-quatre ans plus tard, Buenos Aires revendique toujours ces îles, dont Londres affirme qu’elles demeurent un territoire britannique d’outre-mer.

À ce prestige sportif et à ce contentieux politique s’ajoute, cette fois, un contraste moins commenté avec deux manières de raconter la nation à travers le football.

L’Angleterre, équipe de ses diasporas africaines

L’Angleterre n’est pas un modèle sans faille en matière raciale. Les insultes racistes visant Bukayo Saka, Jadon Sancho et Marcus Rashford après la finale de l’Euro, perdue aux tirs au but en juillet 2021, l’ont rappelé brutalement. Reste que la sélection actuelle présente un visage profondément africain qui aligne une génération dont les histoires familiales parlent du Nigeria, du Ghana, de la Côte d’Ivoire, de la Sierra Leone, de la RDC ou de l’Angola.

Marc Guéhi est né à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Trevoh Chalobah, appelé en renfort pour pallier le forfait sur blessure de Tino Livramento, est né à Freetown, en Sierra Leone. Bukayo Saka est issu d’une famille nigériane, comme Eberechi Eze et Noni Madueke, reflet de la forte présence nigériane dans le football anglais. Kobbie Mainoo a des racines ghanéennes. Ezri Konsa, lui, est né d’un père venu de RDC et d’une mère angolaise. Dans le groupe de Thomas Tuchel, Guéhi et Konsa forment la charnière défensive, Mainoo incarne l’avenir du milieu, Saka reste l’un des talents majeurs des Three Lions, Eze et Madueke apportent la percussion offensive.

Joueurs anglais d'origine africaine
Joueurs anglais d’origine africaine

Cette compositionest symbolique car l’Angleterre joue avec les enfants de son histoire coloniale et migratoire, et ces joueurs en sont devenus des visages à part entière. Un footballeur né dans une famille nigériane, ivoirienne ou sierra-léonaise appartient à l’Angleterre contemporaine, avec ses contradictions et ses tensions persistantes.

L’Argentine et l’effacement de sa mémoire noire

Face à elle, l’Argentine porte une histoire différente. Son équipe nationale reste associée à une identité largement blanche, d’ascendance italienne et espagnole. Cette image découle d’un récit national qui a longtemps présenté l’Argentine comme plus « européenne » que le reste de l’Amérique latine.

Le pays a pourtant une histoire noire, et elle fut longtemps massive. En 1838, Buenos Aires ne comptait qu’environ 57 000 habitants, et plus d’un sur quatre était classé comme moreno ou pardo. Un héritage direct de la traite, qui avait fait de la cité l’un des principaux ports négriers de l’Atlantique sud. À la fin de la période coloniale, la proportion dépassait même 30 %, et certaines villes de l’intérieur abritaient jusqu’à la moitié d’Afro-descendants.

Puis vient l’effondrement. En cinquante ans, l’immigration européenne multiplie par sept la population de la ville, pendant que la part des Afro-Argentins tombe à 1,8 % au recensement de 1887, soit 8 005 personnes sur quelque 425 000 habitants. Les historiens, à la suite de George Reid Andrews, attribuent ce reflux à un faisceau de causes qui vont de la guerre du Paraguay (1865-1870), à l’épidémie de fièvre jaune de 1871 qui ravagea les quartiers pauvres, mais aussi la mortalité, les métissages et les reclassements dans les registres, où les descendants d’Africains basculaient peu à peu du côté des « blancs ». C’est ce reflux qui valut à l’Argentine le surnom de « pays des Noirs disparus ».

Quelle place dans les mémoires collectives

Le contraste avec l’Angleterre se lit dans cette histoire. Quand la sélection anglaise donne une place centrale aux descendants de familles africaines, l’imaginaire argentin a longtemps effacé une présence noire pourtant bien réelle, que les militants afrodescendants et une nouvelle génération d’historiens s’emploient aujourd’hui à réinscrire dans la mémoire collective.

histÀ Atlanta, mercredi soir, ces deux histoires se croiseront sur une pelouse. L’enjeu officiel restera une place en finale. Le sous-texte, lui, parlera de la manière dont deux nations regardent leurs héritages africains.

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