Polémiques algéro-françaises : le regard de Ben Bella

Les intellectuels français n’en ont pas fini avec la guerre d’Algérie, et les meurtrissures qu’elle leur a laissées. Témoin le numéro d’été de la revue  » Manière de voir  » (n°58) que  » Le Monde diplomatique  » a choisi de consacrer aux  » Polémiques sur l’histoire coloniale « .

Le premier thème de  » Polémiques  » actuelles sur l’histoire coloniale française est encore et toujours l’Algérie, pays frère, au sang duquel le sang des Francs s’est trop profondément mêlé pour que leurs avenirs puissent être séparés. Et le thème central de ce voyage au coeur des années ardentes de la décolonisation est l’engagement des intellectuels, en particulier à travers le fameux  » Manifeste des 121 « , contre la torture en Algérie et pour le droit à l’insoumission et à l’objection de conscience pour les appelés, en partance vers l’autre rive de la Méditerranée.

La cause de tous les hommes libres

Certaines phrases de ce Manifeste méritent d’être relues :  » Par une décision qui constituait un abus fondamental, l’Etat a d’abord mobilisé des classes entières de citoyens à seule fin d’accomplir ce qu’il désignait lui-même comme une besogne de police contre une population opprimée, laquelle ne s’est révoltée que par un souci de dignité élémentaire, puisqu’elle exige d’être enfin reconnue comme communauté indépendante « … et ses dernières lignes :  » La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres.  »

De Simone de Beauvoir à Maurice Blanchot, de Pierre Boulez à André Breton, de Marguerite Duras à Edouard Glissant, de Claude Lanzmann à Michel Leiris, d’André Mandouze à Théodore Monod, d’Alain Robbe-Grillet à Nathalie Sarraute, de Jean-Paul Sartre à Simone Signoret, de Claude Simon à Jean-Pierre Vernant, les signataires sont au nombre de ceux dont le nom illustra la pensée française de la deuxième moitié du vingtième siècle.

Prémunis contre la haine

Ahmed Ben Bella apporte sa pierre à l’édifice de la mémoire collective, revenant sur la manière dont le témoignage de ces hommes et de ces femmes fut ressenti dans la fraction combattante du peuple algérien :  » Ce mouvement de l’automne 1960 a montré que quelque chose était en train de se produire en France. L’appel a marqué une étape dans la fin du colonialisme.  »  » Ces 121 intellectuels, nos avocats ainsi que les  » porteurs de valises  » sont devenus plus que nos amis, ils sont devenus une partie de notre chair… Ils nous ont confirmé que l’être humain est présent partout et qu’il ne faut pas désespérer de lui.  »

Et il ajoute cette remarque fondamentale :  » Cela nous a prémunis cotre la haine « . La fraternité n’aurait plus été possible sinon. De l’engagement des 121 découlait une certitude :  » le meilleur de la France  » n’était pas du côté des tortionnaires et des bourreaux, ni même des incertains et des silencieux. Le meilleur de la France s’engageait pour la fin du système colonial. Au-delà des erreurs et des crimes, la fraternité était sauvée.

 » Le Monde diplomatique « , Manière de voir, 58, été 2001  » Polémiques sur l’histoire coloniale « .