Pius Njawé : « Les médias camerounais sont en liberté surveillée »

Difficile d’être journaliste au Cameroun. Un métier qui peut coûter la liberté et parfois même la vie à celui qui le pratique. Le 22 avril dernier, Germain Cyrille Ngota, surnommé Bibi Ngota, directeur du Cameroun Express, en a fait la triste expérience. Il est décédé en détention à Yaoundé. Pius Njawé, journaliste fondateur et directeur de publication du quotidien indépendant et volontiers impertinent Le Messager, a été plusieurs fois emprisonné par le pouvoir camerounais. De passage à Paris, il nous a livré son point de vue sur l’état de la liberté de la presse dans son pays.

L’affaire Bibi Ngota relance le débat sur l’exercice du journalisme au Cameroun. Emprisonné le 10 mars dernier dans la prison de Kondengui, en même temps que deux autres journalistes, Serge Sabouang (La Nation) et Robert Mintsa (Le Devoir), pour une affaire de faux et usage de faux, il n’a cessé de clamer son innocence. Les autorités les accusent d’avoir imité « la signature du secrétaire général de la présidence de la République sur des documents dont ils se servaient pour (lui) faire du chantage ». Bibi Ngota est mort en détention préventive, dans l’attente de son jugement. Une situation qu’a dénoncée Pius Njawé, pour qui « la loi n’autorise pas la détention préventive des journalistes ». Lors d’une conférence de presse jeudi dernier, Issa Tchiroma, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement camerounais, a attribué le décès à des « infections opportunistes » liées au virus du sida. Une explication que la famille, qui n’a pu assister à l’autopsie, récuse. Selon la mère du journaliste, ce dernier souffrait d’hypertension et avait réclamé des soins peu avant sa mort. Cette affaire succède à de nombreuses autres dont Pius Njawé, fondateur du Messager en 1979 puis directeur général de groupe de presse, a été témoin et quelquefois victime. Journaliste militant pour la défense des droits de l’homme, membre de l’Association mondiale des journaux et créateur de la section Afrique de Reporters sans frontières, il estime qu’en dépit de la multiplication des titres privés ces dernières années, le chemin à parcourir pour que la liberté de la presse soit effective au Cameroun est encore long.

Afrik.com : Bibi Ngota, le directeur du journal Cameroun Express, est décédé le 22 avril en prison. Que vous inspire cette triste actualité ?

Pius Njawé :
D’abord, beaucoup d’indignation. Car c’est une nouvelle qui me conforte dans mon analyse sur l’évolution de la liberté de la presse au Cameroun. Maintenant, on a l’impression qu’elle est là, quand on voit les unes très agressives des journaux. Mais c’est une apparence. La répression est devenue plus sophistiquée, plus pernicieuse qu’autrefois. La mise à sac des rédactions, les descentes de police musclées, les saisies de journaux dans les rues, c’était spectaculaire. La brutalité de ces actions mobilisait la communauté internationale. Maintenant, la répression est plus insidieuse. Depuis l’abolition de la censure en 1996, on instrumentalise la justice pour frapper les journalistes. C’est ce qui est arrivé à Bibi, et il est mort. Ça conduit aussi à l’autocensure. Et l’autocensure est plus nocive pour la liberté de la presse que la censure elle-même. Et chez nous, on crée les conditions de l’autocensure. On a fait converger la profession vers une sorte d’unanimisme, vers ce que j’appelle « le multipartisme monolithique ».

Afrik.com : La multiplication des médias privés n’a-t-elle pas néanmoins fait progresser la liberté de la presse au Cameroun ?

Pius Njawé :
Il faut être honnête et reconnaître qu’il y a eu une évolution politique au Cameroun vis-à-vis de la liberté de la presse. On n’a plus de descentes musclées dans les rédactions pour embarquer les journalistes manu militari. Il n’y a plus de censure préalable, mais comme cette évolution ne repose pas sur une volonté politique de libéraliser la presse, l’Etat essaye d’utiliser des méthodes anti-démocratiques. Le plus bel exemple se trouve dans l’audiovisuel. Une loi de décembre 1990 a libéralisé l’audiovisuel privé au Cameroun. Tout entrepreneur privé peut créer une radio ou une télévision à condition de se conformer au décret d’application. Un décret qui n’a été pris qu’en 2000. Quand, en 2000, sous notre pression, ce décret a été pris, il a quand même fallu attendre huit ans pour que soient attribuées des licences. Et à trois médias seulement. Deux télévisions (STV et Canal 2 international) et une radio (Sweet FM). Et le ministre qui a accordé ces licences a été remercié tout de suite après. Parce que l’Etat a privilégié la tolérance administrative. Les médias privés savent qu’on les tolère à condition qu’ils restent tranquilles. Cela équivaut à une épée de Damoclès sur la tête de ces entreprises. Quand vous commettez un écart, on vous rappelle que vous n’avez pas de licence et on vous ferme. En février 2008, lors des émeutes, Equinoxe radio, Equinoxe TV à Douala et Magic FM à Yaoundé ont dû fermer… Quant à Freedom FM, qui appartient à la même société éditrice que Le Messager, elle a fermé la veille de son inauguration, en mai 2003, parce que nous n’étions pas prêts à nous conformer aux volontés de l’administration. La volonté du gouvernement est de garder les médias sous contrôle. Une évolution qui fait qu’aujourd’hui les médias camerounais sont en liberté surveillée.

Afrik.com : Le problème n’est pas que politique, il a aussi une dimension économique. Nombre de journalistes, par manque de ressources, vendent leurs services au plus offrant…

Pius Njawé :
Dans un contexte politique déjà difficile, les questions économiques sont essentielles pour la survie. La presse écrite tire le diable par la queue, pas seulement au Cameroun. Les annonceurs donnent la préférence à la radio et à la télévision. D’où la montée en Occident des gratuits, et d’internet aussi où il n’y a pas besoin pour les lecteurs de délier sa bourse. L’imprimé est laissé à lui-même, c’est pourquoi l’Association mondiale des journaux, depuis une dizaine d’années, travaille à promouvoir la convergence. C’est à dire qu’elle encourage les entreprises à se constituer en groupes, afin que le numérique et l’audiovisuel soutiennent l’imprimé condamné à être déficitaire. Mais au Cameroun, la loi interdit à un groupe d’avoir à la fois une télé, une radio et un journal. Ce qui est une aberration !

Afrik.com : Comment peut-on faire progresser la liberté de la presse au Cameroun ?

Pius Njawé :
Déjà, par la dénonciation ! On a l’impression aujourd’hui d’une conspiration du silence. Le Cameroun s’est couvert d’oripeaux démocratiques sans qu’il n’y ait de véritable démocratie. Il faut dénoncer cela. La mort de Bibi Ngota à la veille de la journée de la liberté de la presse vient montrer les problèmes que connaît le Cameroun. Il faudrait que la communauté internationale interpelle régulièrement le pouvoir sur l’instrumentalisation qu’il fait de la justice pour régler des comptes politiques (…).

Afrik.com : Le Messager traverse d’importantes difficultés financières. Quelles sont vos perspectives ?

Pius Njawé :
Le Messager vit sous la menace permanente du dépôt de bilan. Parce que nous sommes victimes de notre indépendance que nous gardons jalousement. A cause de cela, nous perdons chaque jour des contrats publicitaires. Il y a trois ans, on était à 70 M, 80 M (de Francs CFA, ndlr) de contrats publicitaires, maintenant ça dégringole parce qu’Orange n’apprécie pas notre ton. Mais, nous, on ne nous met pas au pas. Nous préférons déposer le bilan plutôt que de nous mettre au pas. Nous avons accumulé de nombreux mois d’arriérés de salaire, nous nous battons continuellement pour les payer, mais nous ne baissons pas les bras. Nous sommes en contact avec des entreprises citoyennes qui nous permettront d’exister. Nous regardons aussi comment nous pouvons gagner de l’argent avec internet et le Mémo (Messager mobile, sur les téléphones portables). Mais il faudra du temps pour que les Camerounais adoptent ce mode d’information.

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