Paul Wolfowitz, entre galanterie et bigoterie

A la veille du conseil d’administration de la Banque Mondiale (BIRD), son Président, l’américain Paul D. Wolfowitz doit s’expliquer sur une augmentation hors-norme qu’il aurait accordée à une collègue qui n’est autre que sa maîtresse. Mais ce problème parait bien léger face à de nouvelles révélations qui mettent à jour une suppression du planning familial pour les pays les plus pauvres et notamment l’Afrique.

Par David Leterrier

Après deux années de fonction à la tête de la BIRD, et juste avant la réunion de printemps avec l’assemblée des actionnaires, M. Wolfowitz, pourfendeur intransigeant de la corruption dans le tiers monde, doit faire face à une série de scandales. Ils proviennent de dénonciateurs qui tirent la sonnette d’alarme en rendant public des documents internes à l’administration, par conscience éthique, en se protégeant derrière l’anonymat. Un organisme de protections de ces « whistleblowers » (siffleurs) fondé en 1977 à Washigton, le GAP (Government Accountabilit Project), a dévoilé une série de courriels internes qui déstabilisent la position du président et le met à la merci du conseil d’administration.

Le président Wolfowitz a d’abord été pris d’un élan chevaleresque envers sa maîtresse, Shaha Riza, qui devrait séduire même les Français. L’amour est un sentiment universellement reconnu si bien que même au Bangladesh, où la moitié de la population vit avec moins de 365 dollars par an, on comprendra ce geste affectueux. Cependant, une augmentation de 60 000 dollars pour cette dame, ce qui représente près de 50% de son précédent salaire (132 600 $), n’est pas conforme au statuts de la Banque qui plafonnent la revalorisation dans ce cas à moins de 16%. En fait Mme Riza a dû être détachée à l’extérieur à cause d’un conflit hiérarchique potentiel avec Wolfowitz qu’elle avait rencontré dans des cercles néoconservateurs, et avec qui elle entretenait une relation privée notoire.

Dans un réflexe assez typique, le président se plia bien à la règle en envoyant sa compagne travailler d’où il venait, au Département d’Etat (affaires étrangères US) du très conservateur gouvernement Bush, mais profita de son obéissance pour faire de l’augmentation un petit fait du prince. Il voulait sans doute s’excuser du dérangement occasionné, et a transformé une prime de déplacement en un acte galant digne de l’esprit chevaleresque. Le président s’est défendu, a admis son erreur en précisant qu’il n’avait pas encore pris ses marques à l’époque ; et qu’il croyait que le comité d’éthique avait visé le contrat. Il a suggéré aussi que certains de ses critiques visaient sans doute en lui le promoteur de la guerre d’Irak qu’il fût dans son précédant emploi. Il demande en fait à être jugé uniquement dans ses nouvelles fonctions.

Il est connu que le même Paul Wolfowitz qui fit interrompre l’aide au Bangladesh tant que les secteurs de l’énergie, des télécoms et bancaire n’y seraient pas privatisés en bonne et due forme, déliait plus facilement les cordons de la bourse quand il s’agissait de prêter à des pays tels que l’Irak, l’Afghanistan, ou le Pakistan. Cette diversion des ressources retardent des programmes antérieurs, ciblés sur la faim. Et pourtant, les résultats en Irak et dans la région ne sont guère appréciables.

D’autre part les pays que Wolfowitz avait lui même recrutés pour signer les accords de coopération dans « la guerre contre le terrorisme », se virent attribués de beaux pactoles. Ainsi le Kazakhstan serait un favori, malgré un piètre respect des droits de l’homme et de la presse. Par contre le programme d’aide pour l’Ouzbékistan fût promptement interrompu lorsque cette république a refusé l’atterrissage d’avions de l’armée US sur son sol.

Quand la bigoterie menace le planning familial en Afrique

Mais le pire n’est pas encore tombé. Une récente fuite révèle qu’un fonctionnaire proche du président avait ordonné que toute référence au Planning Familial soit effacée du plan d’assistance à long terme concernant Madagascar. Une des tâches du planning familial est la distribution de préservatifs qui sont évidemment cruciaux pour la lutte contre le VIH-Sida dans de nombreux pays, et vu la situation des services de santé, son interruption serait particulièrement cruelle à Madagascar, dont le gouvernement était d’ailleurs explicitement demandeur.

Bea Edwards, Directrice du GAP, qui précise que l’anomalie semble se retrouver dans le plan général pour l’Afrique, se permet d’être formelle : « Cet effort qui vise à priver, dans un pays très pauvre, des hommes et des femmes démunis, des moyens de contrôler librement la croissance de leur famille, ne fait que condamner les femmes à des grossesses non désirées et à des avortements risqués, ce qui est impensable dans la programmation d’une aide publique par un organisme international. » Autrement dit, ce qui peut ressembler à une justification morale pour les proches de Wolfowitz — la pruderie qui dénigre le contrôle des naissances et la contraception— ne manquera pas, dans la pratique, de condamner nombre de familles pauvres, plutôt que la pauvreté elle-même, à des problèmes bien plus concrets, avortements risqués et sida.

L’aide internationale est-elle vraiment battue en brèche sur le terrain par une guerre des religions qui fond sur le pauvre monde, considéré comme une réserve de paganisme à conquérir en premier, ressuscitant sous nos yeux un élan paternaliste désuet mais combien exalté ? Peut-être que les suites données aux dénonciations des agissements de la direction de la Banque nous éclaireront sur ce point.

Cherchant à ramener le calme, le directeur général de la Banque mondiale, Graeme Wheeler, au cours d’une réunion tenue mercredi, aurait exhorté Paul Wolfowitz à démissionner dans l’intérêt de l’institution, rapporte l’agence Reuters. Mais le même jour, la Maison blanche réaffirmait que le président George Bush avait « entière confiance » en Wolfowitz.

Un fervent défenseur de la politique de Bush et de la guerre en Irak

Pour mieux comprendre l’affaire Wolfowitz, un retour sur le passé récent de l’homme s’impose. Avant d’être Président de la Banque Mondiale, organisme traditionnellement dirigé par un américain du nord qui gère avec le FMI la distribution de l’aide internationale, il était vice-secrétaire à la Défense de Donald Rumsfeld. Il était aussi un éminent pilier de l’intelligentsia néoconservatrice au sein de l’administration de G.W. Bush, qui l’a détaché à ce poste humanitaire. Idéologue prolixe, il a tellement bien préparé l’Amérique à la guerre d’Irak qu’on a fini par lui attribuer le titre de principal architecte de cette campagne militaire. Plutôt humble en public, il a rarement précisé ou mis en avant son rôle d’inspirateur ou de stratège, mais il continue de soutenir que l’invasion de l’Irak était la meilleure chose à faire à l’époque.

Sa nomination à la tête de la BIRD a été très controversée à l’intérieur de l’institution, Wolfowitz étant connu pour avoir échafaudé une politique étrangère trop unilatérale, sinon protectionniste, qui eut peu d’égards pour l’ONU et pour nombre d’organismes d’aide humanitaire décrits comme des bureaucraties peu efficaces et souvent corrompues. Le nouveau président a su un temps apaiser les remous, en s’immergeant avec tout son activisme dans les problèmes de la pauvreté, et en faisant des pays africains sa priorité. Il a même fait pression sur son ancienne administration pour que les Etats-Unis effacent certaines dettes et fassent plus contre la pauvreté. La fonction aurait transformé l’homme ! Mais ceux qui dans la Banque, étaient d’avis de lui accorder le bénéfice du doute, ont bien vite déchanté, surtout lorsqu’il a fait engager d’anciens collaborateurs très marqués politiquement, avec qui il s’est formé une sorte de clan qui semblait impénétrable aux autres employés. Ensuite, ses mesures très exigeantes contre la corruption ont été jugées dogmatiques et peu applicables par les spécialistes, à moins de rayer une majorité des pays récipiendaires.

En septembre dernier, sur RFI, Paul Wolfowitz déclarait qu’il devrait être clair maintenant, que le peuple irakien comme d’autres au Moyen-Orient, sont dans une grande détresse, et qu’ils méritent l’aide de la Banque Mondiale; ils souffrent tout autant que les peuples au Congo et au Soudan, qui sont devenus les récipiendaires traditionnels des attentions de la Banque. Il faudra redistribuer un peu, insinuait-il. En fait, les fonds alloués par la BIRD à la gestion de la crise irakienne représentent le triple des sommes accordées aux pays pauvres. Et en Avril 2006, le président sortant, M. James Wolfensohn déclarait [[Voir: « Le président de la Banque mondiale pris au piège de sa croisade anticorruption »; Le Figaro du 13 avril 2007, page 21]] en découvrant le nouveau budget, « à ce rythme, le développement de l’Afrique prendra cent cinquante ans.» !

Doit-on comprendre que G.W. Bush n’ayant pas réussi à se faire rembourser la guerre d’Irak par ses alliés, Wolfowitz se sent obligé de réorienter des fonds de la Banque Mondiale, pour palier les carences de la politique agressive du « Nation Building », qu’il a activement promue, et dont il reconnaît donc implicitement l’échec patent ?

Poissard, Wolfowitz ?

Finalement, si l’on considère la carrière récente de Wolfowitz, cet homme a un peu la poisse. D’abord il voit les relations internationales des Etats-Unis se détériorer par excès d’unilatéralisme. Ensuite l’armée qu’il a tant voulu projeter en Irak, se trouve impliquée dans le scandale très imagé d’Abu Ghraïb —une des plus grandes blessures narcissiques de l’histoire militaire des Etats-Unis. Et pour finir, le cadeau qu’il fait à la femme qu’il aime se retourne, et fait apparaître cette dame, haut fonctionnaire de la Banque, comme une femme entretenue et resquilleuse. Les victimes sont partout, comme la corruption et le machisme ambiant, mais la Banque Mondiale a bien d’autres soucis à se faire, si elle veut garder sa réputation. Et pour un fils de mathématicien, on peut regretter que, malgré une autosatisfaction sans faille, Paul Wolfowitz manque dramatiquement de logique et de pragmatisme.

Et si sous les dehors parfois galants de l’ivresse du pouvoir, la bigoterie peut bien être partagée d’un bout à l’autre du spectre géopolitique, elle ne peut prétendre pourtant à l’universalité. Et il est peu contestable que la lutte pour la vie, contre la faim, et la lutte contre l’épidémie du VIH-Sida, ne devraient pas avoir à combattre dans les chapelles, les lectures obscurantistes d’une bulle comme d’une fatwa. Comme disait Linton Kwesi Johnson dans une chanson : « Nous sommes au temps de la science et de la technologie, mais y’en a chez nous qui veulent nous renvoyer vers l’âge bigot et la naïveté »…

Le blog de David Leterrier

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