Paroles d’esclavage sur la Toile

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Plus d’une trentaine de témoignages d’« anciens » sur le site Paroles d’esclavage reviennent, en Martinique, sur l’esclavage commémoré dans l’Hexagone le 10 mai. L’initiative du journaliste-écrivain Serge Bilé, qui relève du concours de circonstance, ne pouvait mieux tomber. Paroles de Bilé pour Afrik.com.

serge_daniel.jpgIls sont 31, dont les vidéos sont pour l’heure disponibles sur le site Paroles d’esclavage- Martinique, à avoir témoigné au micro de Serge Bilé et devant la caméra de Daniel Sainte-Rose. Parmi eux, Yvonne Gaspard, informée de la vie d’esclave par sa grand-mère née de parents esclaves, Martine Edouard au grand-père mulâtre qui se croyait supérieur aux Noirs. Ou encore Guy Arrouvel dont le grand-père, né après l’esclavage avait honte d’être noir et Emmanuelle Gauthier qui a rassemblé toute une documentation sur son ancêtre venue d’Afrique. Ces témoins indirects de l’esclavage partagent dans la tristesse, la douleur, l’émotion, voire la compassion chez Christian de Reynal – l’unique béké de cette série – et parfois la joie, des pans d’une histoire douloureuse transmise par leurs ancêtres et aïeux. Une démarche pourtant nécessaire à la construction identitaire de leurs enfants. Paroles d’esclavage fait incontestablement œuvre utile. Mis en ligne le 19 avril dernier, le site a déjà fait plus de 7 000 visites. Vive Internet !

Afrik.com : Racontez-nous la naissance de Paroles d’esclavage ?

Serge Bilé :
Je participais à la Fête de l’Internet en Martinique le 30 mars dernier et le débat de clôture portait sur l’Internet et les traditions. Les jeunes, qui y participaient, se lamentaient de l’inexistence de sites sur les traditions, l’esclavage, l’histoire de la Martinique… Un peu agacé, je leur ai donc rétorqué qu’au lieu de se plaindre, ils n’avaient tout simplement qu’à en prendre l’initiative. Au moment même où je leur faisais la réflexion, je me suis rendu compte que je pouvais en faire autant. N’étant pas historien, je ne pouvais pas faire un site sur l’histoire de l’esclavage. Mais en tant que journaliste, je pouvais récolter des témoignages. C’est ce que je fais depuis le 1er avril.

Afrik.com : L’approche de la commémoration du 10 mai en France n’y est donc pas pour grand-chose ?

Serge Bilé :
Comme je viens de vous le dire, la création de ce site est un pur hasard. Je ne pensais vraiment pas au 10 mai. J’écrivais un livre, à paraître chez Calmann-Levy, dont j’ai dû retarder la sortie pour me consacrer à ce projet qui fait aujourd’hui mon actualité. Je me suis embarqué dans cette aventure guidé par le principe de la bibliothèque qui brûle.

Afrik.com : Combien de témoignages avez-vous récoltés et comment avez-vous sélectionné les personnes dont les témoignages sont diffusés ?

Serge Bilé :
Nous n’avons mis, pour l’instant, qu’un quart des témoignages recueillis. Entre ceux qui veulent parler et qui en sont physiquement incapables, ceux qui savent et qui ne veulent pas parler et ceux qui ne savent rien, nous avons fait le tri. S’il est vrai que j’ai appelé toutes les maisons de retraite de la Martinique, ce n’est pas pour autant que les personnes interviewées ont été choisies. Elles sont venues à nous grâce au bouche à oreille. Un tel nous a parlé de sa grand-mère, un tel autre nous a dit connaître quelqu’un qui pourrait nous aider… Les personnes que nous avons rencontrées et que nous rencontrons ne savent pas a priori que nous allons les interroger sur l’esclavage. Nous leur disons simplement que nous souhaitons évoquer le passé de la Martinique avec elles.

Afrik.com : Avez-vous été touché par un témoignage en particulier ?

Serge Bilé :
J’aime tous mes enfants. Mais c’est vrai que j’ai été ému par le témoignage de Mme Goya, à qui l’on avait rien dit sur l’esclavage, qui a tout découvert par elle-même. Ou encore de Christian de Reynal, un béké devenu prêtre – il est d’ailleurs le seul béké qui témoigne – qui fait preuve d’une grande compassion et qui a toujours eu honte d’être, malgré lui, du côté des bourreaux…

Afrik.com : Vous avez commencé ce travail le 1er avril dernier, quand comptez-vous l’achever ?

Serge Bilé :
Il faudra encore une bonne année pour faire toute la Martinique. La tranche d’âge concernée, autour de 80 ans et plus, représente un dixième de la population martiniquaise.

Afrik.com : L’opération va-t-elle être élargie à d’autres Dom-Tom ?

Serge Bilé :
Tout ce que nous avons fait jusqu’à présent l’a été sur fonds propres. Nous sommes en train de monter un dossier pour obtenir des subventions, déjà en Martinique, et plus tard nous passerons certainement à autre chose. Notre ambition est de faire émerger la plus grande plate-forme audio-visuelle sur l’esclavage.

Afrik.com : Sur le plan personnel que vous apporte cette nouvelle expérience ?

Serge Bilé :
Je me passionne pour tout ce qui touche à la diaspora africaine depuis toujours. J’avais déjà fait ce type de démarche avec le documentaire sur les Boni de Guyane [[Nom porté par les esclaves qui se sont délivrés de la servitude en s’enfuyant des plantations de l’ex-Guyane Hollandaise au XVIIIe siècle]]. Cette manière de faire des ponts, culturels ou historiques, est une démarche qui m’interpelle et m’intéresse véritablement.

Afrik.com : A part courir sur toute l’île à la recherche de témoignages, la boulimie d’activités que l’on sent chez vous est-elle satisfaite par d’autres projets ?

Serge Bilé :
On ne vit qu’une seule fois et je suis passionné par tout ce je fais. Par ailleurs, j’ai cette chance d’avoir plusieurs cordes à mon arc. Comme écrire, entre autres, une comédie musicale, ce que je fais actuellement.