Paris-Châtelet-Yaoundé : un soleil camerounais dans le métro

Nombreux sont les musiciens à égayer les couloirs du métro parisien. Afrik.com en a suivi trois. Une formation camerounaise de trois balafonistes-chanteurs. Reportage.

Station Châtelet. Il est 18h30 : l’heure de pointe. C’est la grande transhumance journalière du métro parisien. Dans les couloirs sombres où la lumière blême des néons éclaire le jaune terne des murs, les gens se pressent. Le pas rapide, emmitouflés dans leurs manteaux, enroulés dans leurs écharpes, ils rentrent chez eux.

Coco et Bienvenu sont déjà là. Leur balafon à la main, ils attendent Jean-Pierre. Ces trois Camerounais, jouent ensemble sur les lignes de la capitale depuis quatre ans. Coco, la petite trentaine, décontracté, un bonnet noir sur la tête, Chicago brodé en lettres rouge, discute tout sourire avec Bienvenu, moins volubile. Ils s’installent. Coco enfile son costume de scène : une chemise du même tissu que la tunique de son ami.

Assis sur des chaises de camping, ils calent leurs deux xylophones africains entre leurs genoux. Confection artisanale : treize lattes montées sur autant de calebasses comme caisse de résonance pour l’un. Cinq seulement pour l’autre au timbre plus grave. Leurs  » baguettes  » : des bouts de bois gros comme de la canne à sucre, à la main, ils s’échauffent et sortent leurs premiers sons.

Une écharpe des Lions Indomptables

Sa pipe à la bouche, Jean-Pierre arrive enfin. Même cérémonial que Coco. Il se change et quitte son pull pour la même tunique jaune et noire. La touche finale, détail à la fois fonctionnel et patriotique : l’écharpe. Pas n’importe laquelle bien sûr : celle des Lions Indomptables. Son balafon, le plus grand des trois, avec ses 21  » touches « , en position, il est prêt. Il crache dans ses mains, imité en cela par Coco. Là une corbeille en osier pour rétribuer,  » à vot’bon coeur « , les artistes, là un boîtier vide de la cassette du groupe, le show peut commencer.

Et c’est une pluie de sons qui résonne dans la correspondance. Les harmonies coulent toutes seules de ces instruments incroyablement muets tout à l’heure. Le flot des usagers continue, devient même plus dense. La musique grandit jusqu’à remplir l’espace et déjà les premières pièces tombent. Un Indien d’une quinzaine d’année, crâne rasé, visiblement pressé par on ne sait quel impératif, suspend son vol. Il s’arrête, intrigué par les trois musiciens et leur drôle d’instrument. Il disparaîtra la minute d’après, aussi vite qu’il est arrivé.

Un public de 3 à 70 ans

Ils sont maintenant une dizaine à écouter et surtout regarder le spectacle. La moitié est adossée, en face contre le mur blanc sale de la station, les autres forment un large arc de cercle autour de l’attraction musicale. Puis soudain montent des voix. Oui ce sont eux. Car ils chantent en plus. A trois, leurs vocalises se trouvent, s’épaulent, se renforcent pour s’aligner sur les envolées de leurs balafons.

Alors les pièces tombent, tout comme le sinistre des lieux. Les baguettes virevoltent, les chants redoublent : le public est conquis. Il applaudit même. Les plus mordus sont déjà là depuis plus d’un quart d’heure. Tout comme ce monsieur, archétype du respectable banquier : la cinquantaine, costume cravate, sacoche en cuir à la main, les cheveux grisonnants, qui consulte sa montre toutes les trente secondes mais qui n’arrive pas à s’arracher à l’emprise de la musique. A côté de notre financier, un jeune couple de touristes japonais enlacés, une vieille femme SDF au visage buriné par l’alcool et le temps. Une mère et son enfant sont là, eux aussi, captivés. La jeune mère charge sa petite fille de trois ans de faire tinter la corbeille. Avec sa cagoule bleue, sa doudoune qui lui tombe jusqu’aux pieds et son immense écharpe rouge, elle se dirige vers l’escarcelle vacillant comme un poupon bibendum. Sourires attendris. Et la soirée continue, comme ça : entre grâce et fascination

21h00 : tombé de rideaux. Nos trois artistes s’en vont, laissant l’endroit à sa morosité initiale. La magie des lieux n’est plus.  » Métro, boulot, dodo « , l’implacable triptyque de la monotonie urbaine peut reprendre son cours.

Durant deux heures, Jean-Pierre, Coco et Bienvenu ont donné tout ce qu’ils avaient : du coeur, du talent, un peu de cette culture musicale africaine à l’incroyable diversité. Assez pour rayonner dans les enfers blafards des transports parisiens. Avec leurs balafons de bric et de broc, ces saltimbanques des temps modernes ont remué les âmes pour quelques sous. Quel sera leur avenir au pays des quotas d’immigration ? L’histoire ne le dit pas. C’est une petite histoire de musique qui s’achève aujourd’hui. Une autre histoire. Plus près des hommes que de leurs lois.