P comme Poésie

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre…

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

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POESIE

Pour Frida Debs

Ma tante me conte une histoire pour enfants, en arabe, qu’on lui racontait quand elle était petite: c’est de la poésie rimée, comme souvent les histoires qu’on raconte, au Moyen-Orient.

Les Arabes adorent la poésie, certains disent même que la poésie est née en Arabie, et ils adorent faire des rimes* , comme en France jadis du temps de Racine, quand des pièces entières se déroulaient en vers, quand les discours de banquets étaient dûment rimés, quand les amoureux pour séduire leur belle composaient des sonnets, et quand les épitaphes même qui ornaient votre tombe, faisaient s’accorder ci-gît avec parti.

Les rimes, c’est l’équivalent des dentelles des broderies des brocarts sur une pièce de vêtement: un ornement, un plus, qui fait la différence avec un simple habit, qui distingue la seule et nue fonction, de l’art, de la sophistication, du raffinement en somme. Les rimes, c’est l’expression par le langage de l’urbanité, de la civilisation, de l’éducation. Et dans tout cela, les Arabes sont champions: l’on entend encore de nos jours, en fin de soirée, les hommes – car l’art poétique est là-bas comme en France autrefois un art masculin – en pures improvisations, raconter des histoires qui sont toutes rimées, comme celle que je viens de vous raconter, créer des zajâl, ces joutes poétiques improvisées qui firent tant Aragon rêver, avec des mots de tous les jours, voiture Coca mini-jupe cinéma.

Les chansons arabes plaisent au public parce que leurs paroles sont souvent poésie pure, c’est-à-dire composées par de vrais poètes, comme Jacques Prévert composait des chansons pour Yves Montand jadis, comme Brassens écrivait en aède ses chansons. Oum Kalthoum fit ainsi appel aux plus grands poètes vivants de son temps, Abd el Wahab était lui-même poète autant que compositeur, et les paroles tout autant que les poignantes mélodies émouvaient – et émeuvent encore – les Arabes au plus profond d’eux-mêmes.

Je retrouve dans la musique chaâbi, la musique populaire d’Algérie, ce même goût pour la poésie pour les rimes pour les histoires que l’on raconte comme on vous conte un conte et qui durent longtemps. Je retrouve dans le chaâbi algérois, dans toutes les chansons arabes traditionnelles, ce goût de la poésie, poésie populaire si ce mot signifie qu’elle est goûtée par le plus grand nombre.

J’aime la poésie, et j’aime que ce goût des mots, des sonorités, cette manière musicale de jouer avec ce qui sert d’ordinaire seulement à s’exprimer, la France, ma patrie d’adoption, Mère des Lettres comme on sait, le partage tout autant. Le partageait du moins, traditionnellement, car si la littérature fait bien encore de nos jours des best-sellers en France, les poètes rarement aujourd’hui se hissent à des sommets de notoriété comme ils le faisaient jadis, alors que dans le monde arabe parmi les best-sellers parmi les livres les plus lus les plus achetés les plus populaires, figurent souvent des recueils de poèmes, et de poètes vivants. Des émissions de télévision sur les télés arabes consistent même à inviter un grand poète à réciter ses vers, passion littéraire sur le petit écran dont ne sauraient rêver tous les cercles des poètes vivants de Saint-Germain-des-Prés, de Nanterre, de Navarre.

Ce goût de la poésie, je le retrouve cependant aujourd’hui en France dans les chansons, les meilleures d’entre elles, qui jouent avec les mots, qui jouent avec les sens à tous les sens du terme et d’abord l’auditif, qui jouent avec les rimes c’est-à-dire avec votre oreille et votre entendement. La chanson française nouveau véhicule de la poésie française, le CD au lieu du papier.

En arabe, poésie se dit chaâr, et le mot est très proche à l’écoute du mot chaâb, qui signifie peuple. La poésie, ornement de la langue. L’art, à la portée de tous. La poésie, art populaire totalement dans ma culture d’Orient.

* Ce goût de la rime est tel que le titre même des livres arabes – souvent assez long – est souvent lui-même rimé! En français cela donnerait par exemple des titres comme « Histoire des grandes civilisations et des avancées de la raison » ou « Le grand livre de cuisine et des bouches fines ».

 Lire l’interview de Nadia Khouri-Dagher