
Révélée par Jeune Afrique, une offre de formation militaire ukrainienne, relayée par des intermédiaires français aux contours troubles, aurait été proposée à des opposants maliens en exil lors de réunions tenues à Paris à l’été 2025. Au-delà de l’épisode rocambolesque, l’affaire éclaire la tentation de faire basculer l’opposition à la junte de Bamako dans une guerre par procuration entre Kiev, Moscou et le pouvoir malien.
L’histoire a tout d’un mauvais scénario d’espionnage. On y croise de faux titres, des intermédiaires impossibles à identifier, des cartes d’organisations invérifiables, des promesses de drones et des visioconférences dignes d’un roman de gare. Derrière le burlesque, pourtant, se joue quelque chose de très sérieux pour le Mali.
Dans un article publié mercredi, Jeune Afrique, sous la plume de Matthieu Millecamps, raconte comment une offre de formation militaire ukrainienne a été relayée auprès de membres de l’opposition malienne en exil par des intermédiaires français nébuleux. Le magazine dit tenir l’information d’un membre du « gouvernement malien en exil », captures d’écran et documents à l’appui. Les contacts se seraient déroulés entre juin et août 2025, lors de réunions discrètes organisées à Paris. Au menu sont évoqués un cycle de formation en Ukraine, du matériel militaire, et des drones susceptibles de peser sur le rapport de force avec la junte d’Assimi Goïta.
Le plan de formation présenté aux exilés, censé émaner d’une armée professionnelle, était truffé d’erreurs et portait les marques d’une rédaction assistée par intelligence artificielle. De quoi nourrir d’emblée le doute sur le sérieux des interlocuteurs.
Mais l’affaire pose une question politique de fond : jusqu’où une opposition en exil peut-elle aller sans cesser d’être une opposition politique, et sans offrir à Bamako l’argument rêvé pour la dépeindre en marionnette de l’étranger ?
Une offre trop explosive pour être acceptée
Le plus instructif n’est sans doute pas la proposition insolite, mais ce qu’en auraient fait ses destinataires. D’après les éléments rapportés par l’enquête, les opposants approchés y auraient opposé une fin de non-recevoir. Ils démontrent ainsi qu’ils veulent la fin de la junte sans faire la guerre à l’armée malienne, et écartent toute alliance qui les rapprocherait de groupes jihadistes.
En effet, contester le pouvoir militaire de Bamako n’implique pas de souhaiter l’effondrement de l’État malien, ni de prendre les armes contre ses soldats. Chercher une transition civile relève d’une autre logique qu’une aventure militaire pilotée depuis l’étranger.
Le piège est précisément là dans un pays où l’espace politique a été méthodiquement rétréci, où les opposants n’ont souvent le choix qu’entre l’exil et le silence, la tentation de chercher des appuis extérieurs existe forcément. Mais une offre militaire qui transite par des canaux opaques brouillerait les lignes, fragiliserait la crédibilité des exilés et alimenterait directement le discours du régime.
Le Sahel, arrière-front de la guerre russo-ukrainienne
L’épisode survient dans un contexte déjà saturé. Depuis la rupture entre Bamako et Paris, puis le spectaculaire rapprochement du Mali avec Moscou, le Sahel s’est mué en théâtre périphérique de l’affrontement entre la Russie et ses adversaires. La présence de Wagner, prolongée sous d’autres habits par l’Africa Corps, y a installé la guerre d’influence russe au cœur de la crise malienne.
Kiev, de son côté, cherche à atteindre les intérêts russes partout où ils se trouvent. La déroute infligée en juillet 2024 à une colonne russo-malienne près de Tinzaouatène avait déjà déclenché une crise diplomatique. Bamako avait alors accusé l’Ukraine d’avoir soutenu les groupes armés impliqués, avant de rompre ses relations avec elle. L’appui ukrainien au Front de libération de l’Azawad, en entraînement tactique et en maniement de drones kamikazes, a depuis été documenté.
Une aubaine pour la propagande de Bamako
Pour le pouvoir malien, une telle affaire peut se transformer en arme politique alors même qu’elle n’a débouché sur rien. Des opposants en exil approchés par des hommes se réclamant de réseaux français ou ukrainiens conforte le récit officiel. Cela quelque soit le résultat de ces entrevues.
Depuis des années, Bamako adosse une partie de sa légitimité à l’idée d’une souveraineté reconquise face aux anciennes puissances occidentales. Dans ce cadre, l’opposition intérieure est volontiers soupçonnée de manipulation, l’exil devient suspect, et la moindre critique du régime peut être requalifiée en trahison au service de l’étranger.
L’affaire des drones autorise ainsi le pouvoir à amalgamer, dans une même accusation, la France, l’Ukraine, les opposants en exil, les groupes armés du Nord et la menace jihadiste. Le débat se réduit alors au entre la junte ou rejoindre, dans le récit, le camp de ses ennemis.
Le refus prêté aux opposants approchés prend dès lors tout son poids. Il suggère qu’une partie de l’exil malien a parfaitement mesuré le danger et que se laisser happer par la guerre par procuration reviendrait à perdre la bataille politique d’entrée de jeu.




