« Omar m’a tuer » : chronique d’un doute raisonnable

Omar m’a tuer de Roschdy Zem, en salles ce mercredi, dissèque l’affaire Omar Raddad, du nom du jardinier marocain qui a été reconnu par la justice française en 1994 comme l’assassin de Ghislaine Marchal, la riche héritière qui l’employait. Radioscopie réussie d’un appareil judiciaire crispé sur une phrase.

« Le tort d’être maghrébin », dixit son avocat Me Jacques Vergès, serait-il le seul véritable crime d’Omar Raddad ? Omar m’a tuer, qui revient sur l’affaire de ce jardinier accusé du meurtre de son employeur et riche héritière Ghislaine Marchal, est le deuxième film de Roschdy Zem. Les premières images du long métrage, projeté sur les écrans français ce mercredi, transpirent la fébrilité. Un homme joue dans un casino, hésite même quant à la somme qu’il doit miser car ce sont, semble-t-il, ses dernières économies. Plus tard, il est arrêté par une tranquille après-midi. Cet homme, c’est Omar Raddad. Le jardinier marocain de Ghislaine Marchal est interpellé le 25 juin 1991 pour son meurtre dans sa villa de Mougins (Sud de la France). « Omar m’a tuer », phrase inscrite en lettres de sang sur la porte de la cave où est retrouvée le corps de Mme Marchal, accuse implacablement l’individu interpellé. Omar Raddad sera écroué le 27 juin pour homicide volontaire à la maison d’arrêt de Grasse. La cour criminelle des Alpes-Maritimes le condamne, elle, le 2 février de l’année suivante à 18 ans de réclusion criminelle. Après une grâce partielle accordée par l’ancien président français Jacques Chirac le 10 mai 1996, le jardinier marocain est libéré le 4 septembre 1998 après plus de sept ans de détention. Mais la justice française refuse la révision de son procès en 2002.

Pourquoi moi ? d’Omar Raddad, écrit en collaboration avec Sylvie Lotiron (Editions du Seuil) et Omar : la construction d’un coupable du journaliste-écrivain Jean-Marie Rouart sont les deux œuvres sur lesquelles s’appuie le scénario du film. Le calvaire judiciaire vécu par Omar Raddad, incarné par Sami Bouajila, est mis en parallèle avec la contre-enquête qu’effectue Pierre-Emmanuel Vaugrenard, alias Denis Podalydès, double fictionnel de Jean-Marie Rouart. Le journaliste, persuadé de l’innocence d’Omar Raddad, s’engage à Nice dans une contre-enquête en 1994. Roschdy Zem souligne bien le tourbillon dans lequel est embarqué le jardinier qui ne maîtrise pas le français. C’est un codétenu qui lui servira d’interprète en prison alors qu’il apprend à lire et surtout à écrire, notamment son prénom dans le noir afin de prouver que l’ultime geste que l’on prête à sa victime présumée est impossible à réaliser aussi distinctement qu’elle l’a fait.

Libre mais toujours coupable pour la justice

L’épure naturelle du jeu de Sami Bouajila, qui affirme modestement que son metteur en scène l’y « a emmené », sert à merveille le personnage d’un homme introverti et tout en retenue. A l’instar de ces larmes et cris de douleur qu’Omar Raddad étouffe dans sa salle de bains alors qu’il vient d’être libéré et que son fils ne l’a pas reconnu. Scène intense dont l’interprète à été salué par Omar Raddad : « Sami me ressemble tellement », a-t-il affirmé. En face de Bouajila, Podalydès illustre bien la conviction désintéressée et sereine qui anime Jean-Marie Rouart. Roschdy Zem tire le meilleur parti de ses acteurs dans une mise en scène et une réalisation sobres qui s’attachent aux faits sans les commenter. Bien que le film souligne les contradictions et les insuffisances de la justice française. De nombreuses zones d’ombre demeurent encore quant à la façon dont l’enquête, incriminant le jardinier, a été menée. Pourquoi les médecins légistes ont-ils par exemple modifié la date de la mort de Mme Marchal ? Un épisode mentionné dans Omar m’a tuer. Par ailleurs, les investigations scientifiques les plus simples, qui auraient pu confirmer ou infirmer la culpabilité de l’accusé, n’ont pas été réalisées. Maître Vergès a ainsi maintes fois indiqué qu’il n’y avait pas eu de comparaison entre les empreintes de Mme Marchal et celles disponibles sur les mots qui aurait été écrits par elle dans l’agonie. Autre manquement selon la défense de Raddad : les empreintes sur le chevron de bois, qui serait à l’origine des quatre coups mortels, en plus des 13 coups à l’arme blanche reçus par la victime, n’ont pas été comparées avec, entre autres, celles d’Omar Raddad.

Omar m’a tuer ne se prononce pas sur la culpabilité ou non de son héros mais elle démontre que toutes les pistes n’ont pas été explorées par la justice. Le doute plane donc à raison. D’autant qu’Omar Raddad clame son innoncence. « Ce sont mes mots », dit-il en parlant du long métrage. « C’est une histoire vraie, c’est mon histoire, mais elle n’est pas finie », ajoute l’ancien jardinier qui ne peut plus exercer sa profession à cause de son passif judiciaire. A ses enfants, Omar Raddad a confié qu’il espère que ce film « servira l’histoire ». Rachid Bouchareb, qui est à l’origine du projet, Roschdy Zem et Sami Bouajila, ses comédiens dans Indigènes ont déjà démontré qu’ils pouvaient influer sur le cours de l’histoire en France. Déjà, le parquet de Grasse a demandé le 9 mai dernier à un expert d’établir un profil génétique des ADN masculins mêlés à ceux de Ghislaine Marchal et qui ne sont pas ceux du jardinier. Le profil sera alors comparé à ceux présents dans le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG). Une étape majeure dans la quête de réhabilitation que l’accusé Omar Raddad mène depuis sa libération.