O comme Orly

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre….

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

O

ORLY

Pour Madeleine Sfeir, ma cousine, voyageuse

C’est toujours avec une grande émotion que je retrouve l’aéroport d’Orly, même si l’ancien aéroport international, luxueux et sélect il y a 30 ans, est devenu l’aéroport des hordes de vacanciers en voyage organisé, des émigrants de retour saisonnier au pays, et des autres vols marginaux par rapport aux grands circuits économiques et décisionnels du monde, qui passent tous désormais par le technologique aéroport de Roissy, New York Moscou Tokyo Shanghaï.

Mais Orly est toujours là, avec ses escalators menant au grand hall vitré d’où l’on voit comme autrefois toute la piste, nous sortions sur la terrasse voir atterrir les avions et guetter ceux que nous attendions descendre de la passerelle. Car Orly était alors le lieu de la joie de retrouver des parties d’une famille dont nous avions été séparés. Un oncle, ma grand’mère, un cousin, une famille de parents entière, descendaient les marches de la passerelle d’avion, et nous les saluions de toute la force de nos petites paires de bras. Leur venue, c’était un peu de l’air de Beyrouth qui parvenait jusqu’à nous, dans notre exil et notre isolement. Dans leurs bagages, ils apportaient un peu de notre pays, pain, fromages, pâtisseries, plats cuisinés même, dont nous nous régalions, un peu de notre Liban qui nous parvenait jusqu’ici, matériel et tangible – et délicieux!

Tous ces parents débarquaient avec des nouvelles de là-bas, un tel s’est marié, une telle est entrée à l’université, la famille untel a émigré au Canada, et dans le quartier, savez-vous, en face de l’immeuble, il y a un nouveau supermarché. Ils parlaient le français avec l’accent de là-bas et ça nous amusait, et ça nous rassurait, ma grand’mère nous parlait même en arabe car c’est sa langue naturelle, et ce lien avec nos parents de là-bas, qui restaient chez nous un week-end, une semaine, un mois entier ou plus, c’était une manière de maintenir un lien avec notre vie de là-bas, notre vie d’avant.

Mais Orly était aussi le lieu des départs, retours, et chagrins qui les accompagnaient, tus dans chaque camp. Car les visites finissent toujours par des adieux, et après un été passé auprès de nous, ma grand-mère nous quittait, après un mois passé chez nous, où elle nous faisait tant rire, une cousine s’en repartait, après un week-end de transit entre Beyrouth et Montréal où il se rendait, un oncle nous faisait comprendre combien est vaste le monde.

Orly fut aussi le lieu où la guerre dicta ses allers et retours, les arrivées de parents dictées par la violence des bombardements pendant les quelque vingt ans que dura la guerre du Liban, une famille de cousins qui venait, qui restait six mois, et puis qui repartait, et qui plus tard revenait, parfois définitivement. Parfois qui repartait encore. Et nous oscillions alors entre le bonheur de voir nos parents débarquer, la tristesse de savoir notre pays à feu et à sang, l’inquiétude pour les parents restés là-bas et dont nous étions sans nouvelles, et la préoccupation de voir les membres de notre famille fraîchement débarqués trouver un logement, une école pour les enfants, sans doute un emploi pour le papa me dis-je aujourd’hui mais nous n’en parlions pas, mais de quoi vit-on quand on fuit un pays en guerre, Liban Algérie Rwanda, c’est une question que je me pose maintenant, mais réfugiés de guerre est un mot que nous n’utilisions pas, nous qui avons vécu cette guerre à travers les nôtres et leurs allées-venues. Et leurs départs définitifs vers des cieux plus cléments, émigrations comme en produisent toutes les guerres du monde.

Ce sont toutes ces émotions enfouies, de joie et de tristesse mêlées, le souvenir de toutes ces arrivées et de tous ces départs, pendant toutes ces années, de tous ces déchirements et de toutes ces séparations, que vivent toutes les familles d’émigrés et dans le monde entier, qui éclatent aujourd’hui en cette belle matinée ensoleillée, alors qu’attablée au café dans ce hall que j’adore, attendant l’arrivée de mon fils, je regarde la piste, la terrasse désormais condamnée, et les avions partir.

 Lire l’interview de Nadia Khouri-Dagher