Nouvelles du front Sud, 3

Franck Ngyke-Kangundu, journaliste à « La Référence Plus » (Congo démocratique), assassiné avec sa femme à Kinshasa ; Christophe Boltanski journaliste à « Libération » (France) poignardé à Tunis ; Guy-André Kieffer, journaliste indépendant franco-canadien, disparu à Abidjan (Côte d’Ivoire). La liberté de la presse est un combat sanglant.

Franck Ngyke-Kangundu assassiné à Kinshasa
Dénoncé avec vigueur par l’Union internationale de la Presse Francophone, qui tenait cette semaine ses Assises annuelles à Lomé, au Togo, l’assassinat de Franck Ngyke-Kangundu, journaliste, chef du service politique du quotidien indépendant La Référence Plus. Quatre hommes cagoulés et armés, en costumes civils, l’attendaient près de la porte de son domicile, dans la nuit du 2 au 3 novembre 2005. Il venait de boucler l’édition du lendemain, il rentrait à une heure du matin, avec sa femme, qui était venue le chercher au Journal. Alors qu’un de leurs fils ouvrait le portail, les quatre inconnus lui demandèrent de décliner son identité, puis lui dirent qu’ils étaient là pour le tuer, et commencèrent à tirer. De longues rafales, qui blessèrent aussi plus ou moins grièvement plusieurs témoins de la scène. Ni Franck Ngyke-Kangundu, ni son épouse Hélène ne s’en sont relevés. Leur fils, qui a reçu une balle dans la cuisse, est désormais orphelin, comme ses 4 frères et soeurs. Ses parents sont morts parce qu’ils luttaient pour la liberté d’informer, parce qu’ils croyaient à un journalisme au service de la démocratie et de la vérité, parce qu’ils avaient une idée assez haute de leur métier pour ne pas s’abaisser à mentir ou à taire.
Partout dans le monde, et même dans des pays francophones, l’exercice du journalisme devient une mission périlleuse, entre menaces, intimidations, manipulations. La « société de l’information » est un slogan : la réalité est tout autre. La réalité, c’est cette lutte permanente, sans cesse plus violente, contre les ennemis de la vérité et de la transparence. Honneur à Franck Ngyke-Kangundu et à Hélène! Fraternité à leurs enfants, victimes innocentes de leur nécessaire courage.

Christophe Boltanski poignardé à Tunis
Même logique, moindre efficacité heureusement : vendredi 11 novembre 2005, le journaliste français Christophe Boltanski rentre à son hôtel, à Tunis, en milieu de soirée, après avoir dîné en ville. Quatre hommes s’étaient embusqués tout près de là, pour l’attendre. Frappé, jeté au sol, il est immédiatement roué de coups de poing et de coups de pied, frappé à coups de couteau. Il sera intéressant de suivre l’instruction de cette affaire par les autorités tunisiennes qui s’apprêtent à accueillir le premier Sommet Mondial de la Société de l’Information… Mais quelque chose fait penser à de nombreux observateurs que ses agresseurs ne risquent pas beaucoup : si Christophe Boltanski a ainsi été visé, n’est-ce-pas précisément parce qu’il signait dans le journal français Libération daté du même jour un long papier critique contre le régime tunisien et ses pratiques policières ?
Citons les dernières lignes de son papier, qui évoque le tabassage le 8 novembre des manifestants pour les Droits de l’Homme, comme Me Mokhtar Trifi, président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, frappé à la tête, jeté par terre, sur les rails du tramway, roué de coups de pieds : « Cet accès de violence témoigne de l’extrême nervosité du pouvoir à la veille de la tenue, à Tunis, du Sommet mondial de l’information. Les dirigeants occidentaux avaient appelé à cette occasion la Tunisie à «démontrer qu’elle défend fermement et promeut» la liberté d’opinion et d’expression. A l’évidence, le message n’a pas été entendu. » A l’évidence, le papier de Christophe Boltanski , lui, a été lu… Compris, c’est une autre affaire. Le journal Libération signale par ailleurs dans son édition en ligne du 13 novembre que… « Ses affaires, papiers, carnets de note, clef USB, téléphone… ont été dérobés ». Malheureuse coïncidence, sans doute. L’honneur d’un journaliste, en Tunisie, se gagne aussi au péril de sa vie.

Guy-André Kieffer : il y a dix-huit mois à Abidjan
C’est un triste anniversaire, celui de la disparition de Guy-André Kieffer à Abidjan, il y a dix-huit mois déjà. Les mois s’accumulent, et le silence prévaut toujours. Quand saura-t-on ? Qu’en saura-t-on ? Le principal suspect était celui avec qui le journaliste avait rendez-vous en avril 2004 quand il fut enlevé : Michel Legré, beau-frère de Simone Gbagbo, épouse du président ivoirien… Il vient tout juste d’être libéré, et certains bruits prétendent qu’il aurait quitté la Côte d’Ivoire. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose : soumis à un mandat d’arrêt international, il pourrait être arrêté s’il était repéré dans un autre pays. Mais rien ne prouve qu’il parlerait.
La mémoire de Guy-André Kieffer hante les journalistes internationaux, et surtout français ou canadiens, qui sont actuellement en terre ivoirienne pour tenter de couvrir la suite des événements. En effet la presse ivoirienne, qu’elle soit pro-Gbagbo ou proche des rebelles, manque singulièrement de confraternité professionnelle. Face à leur volonté d’informer, elle dénonce régulièrement chez les reporters français une volonté d’intervenir sur le cours des événements, de provoquer ou d’accompagner la déstabilisation du régime ou la décrédibilisation des rebelles. Comme quoi, l’idée d’une presse libre et indépendante des deux partis est à peu près insupportable dans un pays en guerre civile. Que l’on s’en souvienne : chaque fois que la présence des journalistes apparaît comme suspecte, c’est que les suspicieux ont des raisons de redouter la lumière. Et jamais cette présence n’est plus indispensable. Quels que soient les risques. C’est la mission des journalistes. Dure époque pour les chevaliers de la parole libre.