Nicolas Sarkozy et la mémoire de l’esclavage

Nicolas Sarkozy participait avec Jacques Chirac, jeudi 10 mai, à Paris, à la Journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage. Une date qui est loin de faire l’unanimité chez les descendants d’esclaves Antillais, Guyanais et Réunionnais vivant dans l’Hexagone. Cependant, le nouveau chef de l’Etat a, au cours de sa campagne électorale, promis de les satisfaire.

Nicolas Sarkozy, nouvellement élu président de la République française, rêvait sans doute meilleure occasion pour sa première apparition en public avec Jacques Chirac que la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Mais le chef de l’Etat en fonction a instamment souhaité sa présence à ses côtés, ce jeudi 10 mai au Jardin du Luxembourg, pour présider la cérémonie et inaugurer une sculpture représentant les maillons d’une chaîne brisée.

Contrairement à Jacques Chirac, qui a voulu faire du « devoir de mémoire » un axe fort de ses deux mandatures, Nicolas Sarkozy paraît, de prime abord, bien moins tenté que lui de regarder les blessures du passé. En effet, en abordant les questions de l’esclavage et de la colonisation, qui sont loin d’être les pages les plus glorieuses de l’Histoire de France, il est difficile de faire l’économie des débats sur la repentance et les réparations. Or, Nicolas Sarkozy a maintes fois dénoncé « la mode exécrable » de la « repentance » qui « exige des fils qu’ils expient les fautes supposées de leurs pères et de leurs aïeux ». Ainsi, à peine élu, le 6 mai dernier, dans son discours à la Salle Gaveau il déclarait que pour « rendre aux Français la fierté d’être Français », il voulait « en finir avec la repentance qui est une forme de haine de soi, et la concurrence des mémoires qui nourrit la haine des autres. »

Cependant, le combat que mènent les fils et filles de colonisés, aujourd’hui citoyens français, pour que l’histoire de leurs parents soit connue, respectée et enseignée dans l’Hexagone semble loin d’être arrivé à son terme. Car derrière lui se cache un enjeu fondamental : celui de leur place et de leur dignité au sein de la République. Ainsi, nombre des descendants de ceux qui ont souffert la traite et l’esclavage – Antillais, Guyanais, Réunionnais – estiment que l’adoption par le Président de la République, en janvier 2006, du 10 mai en tant que « Journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage et de la traite négrière » est un geste insuffisant. Plusieurs dizaines d’associations regroupées autour du Comité Marche du 23 mai 1998 (CM98) demandent que le 23 mai soit adopté au titre de « Journée nationale des victimes de l’esclavage ». Un esprit léger et superficiel ne verrait sans doute pas la différence entre le 10 et le 23 mai. Pourtant, elle est de taille.

Nicolas Sarkozy a promis d’« inscrire dans l’Histoire » la date du 23 mai

En effet, dans la revendication du 23 mai [Le 23 mai trouve sa légitimité dans trois faits historiques. Le 23 mai 1848, au lendemain de la révolte des esclaves martiniquais, le gouverneur de l’île fut obligé d’abolir l’esclavage sans attendre l’arrivée du décret rédigé par Victor Schœlcher. Le 23 mai 1998 eut lieu une grande marche, à Paris, en mémoire des victimes de l’esclavage colonial. Elle a rassemblé 40 000 personnes, en majorité des descendants d’esclaves qui, pour la première fois, rendaient collectivement hommage à leurs aïeux. Trois ans plus tard, le 23 mai 2001, fut promulguée au Journal Officiel la loi Taubira qui faisait de l’esclavage et de la traite négrière un crime contre l’humanité.]], c’est le souvenir des esclaves, les victimes, qui est mis en avant et que l’on demande d’honorer. Tandis que dans la date du 10 mai [[La date du 10 mai a été choisie par le président Chirac sur proposition du [Comité pour la Mémoire de l’esclavage, un groupe de douze experts présidé par la romancière guadeloupéenne Maryse Condé. Il entendait ainsi rappeler que le 10 mai 2001 a été la date de l’adoption définitive par le Parlement de la loi « Taubira » reconnaissant la traite et l’esclavage comme un crime contre l’humanité.]], c’est la grandeur et la générosité du législateur français qui a aboli l’esclavage en 1848 et reconnu qu’il s’agissait d’un crime contre l’humanité en 2001 qui sont portés aux nues. La France peut-elle se vanter d’avoir aboli un système qu’elle a elle-même institué ? Serait-il censé de privilégier la mémoire des libérateurs soviétiques et américains des camps nazis – quelque soit leur mérite –, par rapport à celle des victimes de la Shoah ? N’y a-t-il pas moyen d’aborder ces questions sans crier au loup, à la concurrence des mémoires ? Vaste débat…

Toujours est-il qu’en dépit de l’appréhension que lui procure ces sujets, Nicolas Sarkozy, au cours de sa campagne électorale, s’est rendu compte que la revendication du 23 mai était extrêmement populaire chez les personnes originaires de l’Outre-mer vivant en Métropole. Soucieux de répondre à leurs attentes et de gagner leurs voix, il a organisé un meeting le samedi 31 mars 2007, à l’Hôtel Méridien Montparnasse, à Paris, au cours duquel il leur a affirmé que « le devoir de mémoire est, à [ses] yeux, important. Il permet de construire l’avenir sur de nouvelles bases. » Puis, après avoir salué l’initiative de Jacques Chirac instituant le 10 mai, il a déclaré : « je sais qu’il y a d’autres dates importantes pour les domiens de métropole concernant la mémoire de l’esclavage, comme par exemple celle du 23 mai. Je saurai, le moment venu, faire inscrire dans l’Histoire ces dates importantes.» Simple promesse électorale sans lendemain ou engagement d’un homme qui aime à répéter qu’il fait ce qu’il dit ? L’avenir le dira.

Photo : Nicolas Sarkozy au Jardin du Luxembourg à Paris lors de la Commémoration de l’abolition de l’esclavage le 10 mai 2007. copyright Keïta Stephenson pour Afrik.com