Ngarlejy Yorongar : « Je retournerai au Tchad pour marquer Deby à la culotte »

Six jours après son arrivée en France en provenance du Cameroun, et après avoir été détenu illégalement, Ngarlejy Yorongar s’est entretenu avec les journalistes, ce mardi, à Paris. Il revient sur les violences contre l’opposition, qu’il considère comme une tentative de « nettoyage politique » de la part d’Idriss Deby, ou encore sur la présence de la France en Afrique, qu’il souhaite « plus propre ». Morceaux choisis.

Ngarlejy Yorongar va bien. Il attend les résultats de ses tests médicaux pour s’assurer qu’il n’a pas été empoisonné, mais il semble être en bonne santé. Le député et opposant politique tchadien a accordé une conférence de presse au Centre d’accueil de la presse étrangère, à Paris, six jours après son arrivée en France en provenance du Cameroun. Porté disparu depuis plusieurs semaines à la suite de l’[attaque des rebelles sur N’Djamena->], le 1er février dernier, il affirme avoir été retenu pendant 19 jours par la garde présidentielle, qui lui a fait vivre un simulacre d’exécution avant qu’il ne trouve refuge au Cameroun voisin. Autant d’accusations que N’Djamena a rejeté dès le lendemain de son arrivée à Paris. Yorongar a longuement remercié le président Bongo pour avoir intercédé dès le 3 mars en sa faveur auprès du président tchadien, tout comme les présidents sénégalais, français et burkinabé, selon lui. Il attend toujours une réponse concernant les entrevues qu’il a sollicitées avec le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, et avec Nicolas Sarkozy. Il est revenu avec les journalistes sur le rôle de la France au Tchad, sur celui d’Idriss Deby, sur la nécessité d’organiser un « dialogue inclusif » ou encore sur ses relations avec les forces rebelles.

Sur le sort de Ibni Oumar Mahamat Saleh, disparu durant l’offensive rebelle.

En ce qui me concerne, j’ai de très sérieuses inquiétudes concernant M. Ibni. Quand je suis entré dans la prison secrète du quartier de Farcha, non loin du jardin d’Idriss Deby, j’ai vu le président Lol (Mahamat Choua), assis sur un tapis en train de se préparer à faire la prière. Je l’ai vu, je l’ai reconnu et il a même tenu des propos à l’égard des gardiens, à qui il a dit : « faites de moi ce que vous voulez » (…) L’arrivée de Ibni a été vraiment musclée, sous un fleuve de coups de pieds, de poings et de crosses. J’ai appris plus tard qu’un quatrième chef de parti avait été amené, mais je n’ai aucune idée de qui il s’agissait.

Les rebelles ont-ils contacté les opposants lorsqu’ils sont entrés à N’Djamena ?

Je n’ai jamais eu de contacts physiques avec les rebelles lors de la prise de Niamey. Dire le contraire constitue une affabulation. Ils ont occupé toute la ville, sauf le réduit de la présidence de la République. Le fait est que nous sommes à la veille des élections législatives de 2009 et présidentielles de 2010, et si on met en œuvre l’accord du 13 août, qui élague le Code électoral, malgré ses insuffisances, Deby n’a aucune chance d’avoir des députés et d’être élu. Il faut donc éliminer les opposants crédibles. Ibni, Lol, Kamougué (Wadal Abdelkader), Saleh Kebzabo, Alingué (Jean Bawoyeu) et Yorongar. C’est donc tout simplement un nettoyage politique que Deby voulait réaliser.

Yorongar et les rebelles.

Idriss Deby voulait dans un premier temps faire croire que les rebelles nous avaient enlevés, et dans un deuxième temps, ils ont dit que nous avions fui avec les rebelles (…) Ils ont même dit que j’avais simulé mon enlèvement… Mais pour quelle raison ? Deby tisse son règne sur un tapis de mensonge. Je savais que j’étais sur écoute (à N’Djamena), c’est pourquoi je ne me cachais pas pour dire que certains rebelles me téléphonaient, je le disais même à la presse. Je suis un homme politique, si un rebelle m’appelle, pourquoi refuser de le prendre ? Le plus souvent, que je parle avec Nouri (Mahamat) ou Erdimi (Timan), ce ne sont que des salamaleks… Mais au mois d’août dernier, j’ai fait une proposition de sortie de crise, qui intégrait un dialogue inclusif (opposition politique, militaire, société civile et gouvernement) et offrirait l’immunité à vie à Deby. Seul Mahamat Nouri a signé. Depuis, le gouvernement me prend pour un allié de Mahamat Nouri. Koulamallah, le porte-parole des forces rebelles unifiées, m’envoie aussi des mails. Et on en fait une montagne de mensonges. Mais moi, je ne me cache pas. Je suis un député de la République. Je dois prendre contact avec les rebelles pour les ramener à la raison. Même lors des discussions en Libye (négociations entre l’opposition armée et le gouvernement, qui n’ont rien donné), ils m’appelaient. Et c’est cela qui a failli me faire tuer.

Sur le rôle de l’armée française lors de l’offensive rebelle.

En ce qui concerne l’armée française, je n’ai pas d’éléments puisque le 3 février, les rebelles étaient repoussés hors de N’Djamena par l’armée tchadienne.

Sur les accords avec la France et la proposition de Sarkozy de les revoir.

Concernant la présence de l’armée française en Afrique, j’étais de ceux qui n’étaient pas d’accord. Car elle est utilisée, par exemple par Deby, comme d’un parapluie contre tout éventuel coup d’Etat… ou contre un éventuel renversement par les urnes. En 2001, j’ai battu Deby à plates coutures et Stephen Smith, pour le journal Le monde, a même titré « Coup d’Etat au Tchad ». J’ai été arrêté, torturé, Deby m’a battu lui-même, je dis bien lui-même. En 1996, il a utilisé les avions français pour aller chercher les bulletins de vote de régions éloignées et une équipe réécrivait ces bulletins. Donc pour moi, il faut revoir les accords. Bien que le Tchad soit le premier à avoir signé un accord n’accordant pas le droit d’intervenir sur le terrain. Il faut une présence française plus propre en Afrique. C’est-à-dire qui ne se mêle pas des affaires internes des pays. Si des accords existent pour protéger le pays d’agressions extérieures, elles ne concernent pas les enfants du pays.
(…) Je crois qu’aucun homme politique responsable en Afrique ne peut se passer de la France. Mais c’est donnant-donnant. Un célèbre homme politique français a dit que la France n’a que des intérêts à défendre, pas des amis. Cela vaut aussi pour moi. Si la France a 2, j’aimerai que le Tchad ait au moins ½. Mais si la France a 99% et le Tchad 1%…

La commission créée pour faire la lumière sur les disparitions.

Cette commission ne sera jamais efficace telle qu’elle est composée. Sur 11 membres, 7 représentent le gouvernement. Donc, comme dirait le général De Gaulle : « c’est un machin pour noyer le poisson ». Pour réaliser un vrai travail, la commission doit être composée d’associations de lutte contre la violation des droits de l’homme, d’associations internationales…

Sur son futur.

Je retournerai au Tchad pour marquer Deby à la culotte. Je n’ai pas encore déposé ma demande (d’asile). Un visa de 3 mois m’a été donné et j’ai suffisamment de temps pour y réfléchir. Mais le moment venu, je retournerai au Tchad. Deby m’a toujours poussé vers l’asile pour être tranquille mais je ne lui ferai pas ce cadeau.

La suite : l’application de l’accord du 13 août [[L’accord du 13 août 2007, signé entre la majorité présidentielle et l’opposition politique, réunie au sein de la Coordination des partis politiques pour la défense de la Constitution (CPDC), doit améliorer le processus électoral au Tchad. La plupart des chefs de partis disparus durant l’attaque rebelle étaient membres de la CPDC]] est-elle toujours envisageable ?

Je suis toujours ouvert. J’ai même discuté avec Kamougué et Saleh Kebzabo depuis Yaoundé pour accorder nos activités. Seulement, la solution est très simple. Deby a signé des dizaines d’accords avec des partis sans que cela ne change rien. Ceux qui ont signé avec lui sont deux mètres sous terre.
(…) Donc pour nous, et surtout pour moi, il faut un dialogue inclusif. Et je suis de ceux qui proposent à Deby une immunité à vie (afin qu’il quitte le pouvoir malgré les affaires qui pourraient l’emmener devant la justice).
(…) L’accord du 13 août n’est pas un accord politique, c’est un accord électoral. Seul un accord politique peut amener la paix au Tchad. Quel intérêt d’organiser des élections avec la moitié du pays investi par les rebelles.
(…) Un accord entre Deby et el Bechir, (comme celui qui va être signé sous les hospices du président Wade), ne suffit pas (…) La paix au Soudan ne peut venir que d’un accord inclusif au Tchad. Signer des accords comme on l’a vu jusqu’ici ne sert absolument à rien.

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