Mondial 2006 : un mirage pour les prostituées africaines

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L’édition 2006 de la Coupe du monde démarre ce vendredi en Allemagne. Si cet événement est une fête pour les amoureux du ballon rond, elle le sera aussi pour l’industrie de la prostitution, au détriment des prostituées étrangères qui sont dans leur grande majorité des victimes du trafic d’êtres humains. Amely James Koh-Bela, spécialiste des filières africaines de la prostitution en Europe, revient sur le cas des Africaines.

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Depuis 2000, la prostitution est légale en Allemagne. Cette situation, conjuguée avec l’intérêt que représente pour les acteurs de cette industrie les grands événements sportifs, fait de la Coupe du monde 2006 une réelle menace pour les femmes et les enfants victimes du trafic des êtres humains. Lundi encore, les Etats-Unis appelaient l’Allemagne à faire preuve de vigilance. « Selon certaines informations, des milliers de femmes seraient acheminées en Allemagne pour (la prostitution) pendant la Coupe du Monde et toutes les études et données disponibles montrent que quand il y a de grands mouvements de femmes organisés dans un but sexuel, il y a trafic, il y a un lien entre la prostitution et le trafic (d’êtres humains) », a indiqué John Miller, le conseiller de la secrétaire d`Etat américaine Condoleezza Rice en charge du dossier du trafic humain. De même, pour les spécialistes comme Richard Poulin, professeur de sociologie à l’Université d’Ottawa, la légalisation va de pair avec une hausse du trafic des êtres humains. Dans un article [[Le Devoir (Canada), édition du 6 mai 2006]] qu’il a coécrit et qui a été publié début juin, il constate que sur les 400 000 prostituées répertoriées en mars 2006 en Allemagne, « environ 75 % d’entre elles sont d’origine étrangère, victimes d’une traite qui est aussi bien légale qu’illégale ».

Afrik.com : Pourquoi cette coupe du monde 2006 en Allemagne représente un véritable danger pour les prostituées africaines ?

Amely James Koh-Bela :
Lors de la dernière Coupe du monde, le trafic avait déjà pris une grande ampleur mais les Africaines ne suscitaient pas autant d’intérêt qu’aujourd’hui. Au Japon et en Corée, il n’y a pas de bordels à ciel ouvert comme en Allemagne. Ce Mondial est dangereux dans la mesure où les proxénètes ont fait passer dans tout le continent un message disant que » l’Allemagne est l’un des pays où la prostitution est acceptée, qui aime la prostitution et qui l’a légalisée. Et qu’on peut donc y travailler tranquillement, il n’y a pas de problème. » Bien au contraire ! L’Allemagne appartient à l’espace Schengen et les politiques d’immigration sont exactement les mêmes que dans les autres pays européens. Les filles sont arrivées en pensant qu’elles pourront exercer sans être pourchassées, comme en France par exemple. Elles veulent toutes aller en Allemagne en croyant qu’avec la libre circulation, le marché européen leur sera entièrement ouvert. L’Allemagne va également servir de zone de transit vers le Moyen-Orient et l’Asie – Singapour, Taïwan, Hong-Kong -, des marchés en plein boom. Des pays comme les Emirats arabes unis, le Yémen, le Koweït ou encore l’Arabie Saoudite voient le nombre de prostituées africaines s’accroître chaque année en moyenne de 20%.

Afrik.com : Comment les proxénètes profitent de cet intérêt ?

Amely James Koh-Bela :
Ils ont et font rentrer le maximum de filles en un temps record. A cause de la Coupe, les procédures pour l’obtention d’un visa sont plus souples afin de permettre au maximum de supporters d’assister aux matchs.

Afrik.com : Les autorités allemandes n’ont rien fait pour endiguer ce flux ?

Amely James Koh-Bela :
Les autorités allemandes n’ont quasiment rien fait contre cela. Elles disent seulement qu’après le Mondial, il y aura un contrôle renforcé en ce qui concerne l’immigration. Mais les filles seront déjà là ! Notamment celle de la filière africaine dont je leur parle. Elles ne seront pas dans les rues. Elles sont dans les maisons et les Allemands ne pourront jamais leur  » mettre la main dessus » s’il n’y a pas délation. Les Africaines sont celles qu’on verra le moins dans les rues. On ne pourra pas démanteler ces réseaux là !

Afrik.com : En somme, ce qui fait la dangerosité de cette Coupe du monde est le fait que la prostitution soit légale en Allemagne ?

Amely James Koh-Bela :
Absolument. Les associations pro prostitution ont fait leur publicité en disant qu’on allait construire des  » Eros centers » pour 50 000 prostituées. Cela a été comme un appel d’air. Le même phénomène a été constaté lors des Jeux olympiques d’Athènes. Résultat : les Grecs sont actuellement dépassés. On me demande de m’y rendre chaque semaine. Mais pour aller faire quoi ? Ils ont des prostituées africaines partout et ils ne savent plus ou les mettre. Ils sont dépassés et pour y faire face, ils sont en train de mettre en place des lois.

Afrik.com : Vous avez des chiffres sur le nombre de femmes prostituées d’origine africaine que l’on retrouvera en Allemagne pendant la Coupe du monde ?

Amely James Koh-Bela :
Ce sont des dizaines de milliers qui sont concernées, mais je n’ai pas de chiffres précis bien qu’ayant demandé l’aide d’associations sur place. Le pire dans tout cela, c’est que de nouvelles nationalités vont faire leur apparition en Europe. Comme les Sénégalaises, les Gabonaises, les Nigériennes, les Togolaises… qui avaient l’habitude de travailler chez elles ou dans la sous-région. Au Sénégal, il y a une telle demande sur place que les filles n’avaient pas besoin de se prostituer en Europe, mais il y aujourd’hui des prostituées originaires de ce pays qui sont arrivées en Allemagne via la Libye.

Afrik.com : Y-avait-il auparavant beaucoup de prostituées noires en Allemagne ?

Amely James Koh-Bela :
Il y en avait déjà pas mal. Néanmoins le racisme fait qu’on les retrouve plutôt le long de la Méditerranée : Espagne, France, Portugal, Grèce, Italie… Les prostituées noires sont localisées en Allemagne dans des endroits où elles ne risquent pas d’être importunées. Cependant, il n’y a pas, comme en France, de la prostitution dans les appartements car les voisins sont plus vigilants. En arrivant maintenant en masse, elles vont casser le marché et travailler, pour leur grande majorité, dans des sex-shops, dans la pornographie, surtout les pornographies difficiles car ce sont les plus demandées. Il n’en demeure pas moins que même si le travail est légal, elles sont sans-papiers.

Afrik.com : Comme la majorité des femmes étrangères qui travaillent dans la prostitution en Allemagne…

Amely James Koh-Bela :
Les autorités allemandes en sont conscientes mais tant qu’elles prélèvent les redevances qui leur sont dues, elles ne les harcèlent pas.

Afrik.com : Avez-vous constaté une activité particulière dans certains pays africains à cause du Mondial ? Le Cameroun sera-t-il par exemple, compte tenu de ses liens historiques avec l’Allemagne, plus représenté que les autres ?

Amely James Koh-Bela :
Le Cameroun sera certainement le pays dont seront originaires une grande partie des prostituées africaines présentes sur le territoire allemand.

Afrik.com : Les campagnes en Europe, dont celle contre contre la prostitution «forcée»[[Elle a été dénommée « Coup de sifflet final contre la prostitution »]] en Allemagne, ont-elle eu, selon vous, un impact sur le phénomène ?

Amely James Koh-Bela :
Dans leur ensemble, elles n’ont eu aucun effet, car les proxénètes s’y sont pris bien avant pour effectuer le recrutement, c’est-à-dire qu’ils ont fait rentrer les filles depuis six ou sept mois. Ils ont même, concernant la France, envoyé les prostituées de luxe, qui exercent pendant la saison estivale à Saint-Tropez et dans les environs, en Allemagne.

Afrik.com : Quel est le message que vous souhaitez faire passer à la veille de cette Coupe ?

Amely James Koh-Bela :
Les filles doivent avant tout comprendre que même si la prostitution est légale en Allemagne, l’Europe a décidé pour sa part de combattre le trafic des êtres humains sur son territoire et tous les pays vont s’y mettre. Elles ne sont donc pas à l’abri. Je leur conseille d’arrêter d’investir dans les faux visas et dans les réseaux clandestins d’immigration, car c’est du temps perdu ! Ces 3 000, 5 000 euros peuvent déjà permettre de débuter une activité sur place. De plus, ces politiques qui seront hyper agressives – ce n’est rien comparé à ce qui se fait en France – vont les enfoncer dans la clandestinité et les associations, dont elles ont les noms et qui ont l’habitude de les aider, ne pourront plus intervenir parce qu’on ne saura même pas où elles sont. Une situation dont les proxénètes vont profiter : ils deviennent ainsi plus puissants, plus exigeants et plus violents. Et personne ne peut contrôler ça. De plus, les proxénètes n’ont absolument pas l’intention de les laisser en Allemagne, elles vont plutôt se retrouver au Moyen-Orient et en Asie. En somme, elles sont de plus en plus en danger : clandestinité, violence et parfois la mort au bout.