Moi, Salomon Biokou, 103 ans ….


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Salomon Biokou
Salomon Biokou

La vie du centenaire Salomon Biokou est étroitement liée à celle de la ville de Porto-Novo, la capitale politique du Bénin. Premier-adjoint du premier maire de la ville, cet ancien instituteur est le témoin vivant de la vie politique et sociale béninoise depuis le début du siècle. Rencontre avec un jeune homme de 103 ans.

La vue basse, un peu sourd, Salomon Biokou est néanmoins encore alerte pour ses 103 printemps. Très entouré, il reste pourtant le seul maître chez lui. Rien ne se fait sans l’avis de « Papa ». A Porto-Novo, la capitale politique du Bénin, la maison du centenaire, située à Adrjadokonou, est connue de tous. En le rencontrant, vous êtes tout de suite impressionnée par la vivacité et la bonhomie du vieil homme. Son père, maître forgeron, l’appelait Agla (homme audacieux, courageux, en fon). Un nom prédestiné au regard de l’âge du Béninois. « Je suis réellement né en 1900, à Goukomé (un quartier de Porto-Novo, ndlr), mais mon oncle, pour me permettre d’aller à l’école, a déclaré que j’étais né en 1912. »

Je serai instituteur !

Vous pourrez lire sur sa carte de visite : inspecteur de l’enseignement primaire, ancien premier-adjoint au maire de Porto-Novo. Mais aussi ancien premier vice-président de l’Assemblée Nationale et président du comité des anciens, des notables et cadres de Porto-Novo et de l’Ouémé. Salomon Biokou est également Grand Croix de l’Ordre National du Bénin et Chevalier de la Légion d’Honneur (France). Des éléments qui vous indiquent combien la vie du centenaire a été remplie en dépit de débuts douloureux. Salomon Biokou perd sa mère à 4 ans. C’est son oncle, employé de commerce, qui veille à son instruction. Il disparaîtra durant la première année du jeune Salomon à l’Ecole Normale William Ponty, située sur l’Ile de Gorée (Sénégal), qu’il intègre en candidat libre, un an après l’obtention de son certificat d’études à l’école Victor Balo, connue aujourd’hui sous le nom de lycée Behanzin.

A la fin de son cursus scolaire dans cet établissement, il est jugé inapte, pour raisons de santé, à suivre dans la foulée les cours à William Ponty. L’un des établissements qui forme l’élite intellectuelle africaine pendant la période coloniale. « Je me rappelle que quand je suis rentré à la maison, en colère, j’ai jeté tous mes cahiers et livres par la fenêtre. » Salomon prend pourtant son mal en patience et rentre au Trésor où il y sera comptable pendant un an. « A l’école William Ponty, j’avais le choix entre la médecine et l’enseignement. J’ai choisi l’enseignement et en 1933, je sortais avec mon certificat d’instituteur.» En 1935, il convole en justes noces avec Louise, une métisse franco-béninoise. « Nous nous sommes rencontrés en 1932, pendant les vacances, alors que j’arrivais de Dakar. Elle faisait de la couture et elle était très pieuse. Je l’ai d’ailleurs rencontrée à la bénédiction du soir (messe qui se déroule en fin d’après-midi, ndlr). » Il se convertit au catholicisme et cinq enfants naissent de sa seule et unique union même si Salomon Biokou est à l’origine d’une fratrie de 54 enfants.

Un remarquable instituteur

Sa trépidante vie de père n’empêche pourtant pas sa carrière professionnelle de s’épanouir. « J’aimais enseigner et mes compétences étaient reconnues dans toute la sous-région. Les gens m’envoyaient leurs enfants du Togo, du Nigeria… Et même les Français me confiaient leur progéniture, des enfants qui faisaient près d’une cinquantaine de fautes dans leurs dictées. Je les ramenais à une faute. » Le centenaire se souvient d’ailleurs d’une anecdote : « En 1936, j’ai présenté 14 élèves et les 14 ont été admis à leur certificat. Cotonou en avait 3 sur 5 et Ouidah 2 sur 5. On m’a alors accusé de tricherie. Les examens ont été repris pour aboutir aux mêmes résultats ». Citoyen français, il est enrôlé pour participer à la deuxième Guerre Mondiale mais il ne la fera pas. « J’ai été enrôlé le jour où l’on a déclaré la fin de la guerre. »

Puis vint la rencontre avec le Président Apithy Sourou Migan. « Je le connaissais un peu. Il revenait de France et il est venu me voir ici. Il m’a entraîné dans une grande tournée à travers le pays. Je l’ai ainsi aidé à se faire connaître au Bénin. La colonisation reculant, on a commencé à tâter le terrain. » Le Bénin voulait une indépendance totale. Elle est obtenue le 1er août 1960. Auparavant, Apithy est élu député du Danhomey (nom du Bénin avant 1975) en France. Il devient également maire de Porto-Novo. Salomon Biokou est son premier-adjoint et gère, à ce titre, la ville en son absence. Retraité à 64 ans, il s’engage complètement dans la vie politique. Apithy Sourou Migan devient, quant à lui, Président mais pour très peu de temps (1964 à 1965). Il meurt en 1989.

Une jeunesse mieux éduquée et plus instruite

Salomon Biokou est aujourd’hui président du comité des sages de Porto-Novo. Une ville où animistes, musulmans, chrétiens, Gouns (groupe ethnique auquel appartient le centenaire) et Yorubas vivent en bonne entente. Cette coexistance pacifique aurait basculé dans l’affrontement sans l’intervention de ce comité dont l’influence est aujourd’hui indiscutable dans la vie sociale porto-novienne. Que pense notre centenaire de l’évolution de la société béninoise ? « Le Bénin a beaucoup évolué mais les jeunes sont de moins en moins instruits, les parents lâchent leurs enfants. Ils ne s’en occupent pas. A 12, 15 ans, les filles connaissent déjà l’homme et ont des bébés. Je souhaite que les Béninois s’occupent de leurs familles. Et que les Zémidjans (taxis-motos, ndlr) retournent aux champs. L’agriculture est le moteur du développement. » Salomon Biokou souhaite l’entente fraternelle de tous les Béninois à l’instar de celle que connaît sa très grande famille. Ce pourquoi il félicite d’ailleurs le Président actuel Mathieu Kérékou. « Si ça va aujourd’hui, c’est à lui que nous le devons. Mais tout le monde veut être Président. L’envie et la concurrence ne peuvent occasionner que des problèmes. Il faut que nous puissions cesser ça, de même que la corruption. Il est important que les partis politiques cessent de s’entretuer. L’union et la paix doivent être déclarés au Bénin. »

L’alternance politique est également importante selon lui. « Un Président ne peut pas rester indéfiniment au pouvoir, cela crée des divisions et lui-même fera des bêtises. Il doit aller se reposer. » Quels sont justement les secrets de sa longévité à lui ? « Je mange ce que je veux et ma cuisine est bien surveillée. Mes enfants s’occupent bien de moi, ils me rendent hommage. Je suis à l’aise. Quand il me faut le moindre médicament, je l’ai dans les plus brefs délais. » Le centenaire est tombé gravement malade il y a une dizaine d’années. En a t-il parfois assez de vivre ? « Non, jamais ! La vie est devant moi. » Et puis ce message très émouvant, « il ne faut pas nous oublier. Les contacts avec vous (les enfants, la jeune génération, ndlr) prolonge notre vie. » Une parole de sage… d’Afrique sur laquelle certains devraient méditer.

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