Michaëlle Jean, Gouverneure générale du Canada

Michaëlle Jean. Retenez bien ce nom car c’est celui de la nouvelle Gouverneure générale du Canada, qui a statut de chef d’Etat. Troisième femme et première Noire à accéder à ce poste, elle est née à Haïti il y a 48 ans et affiche une belle carrière de journaliste et de présentatrice de télévision. Parcours sans faute.

Ce fut une surprise. On attendait la lieutenante-gouverneure du Québec, Lise Thibault. Ou l’ancienne ministre libérale Monique Bégin. A la rigueur, l’actrice Monique Mercure. Mais ce fut une surprise : Michaëlle Jean, journaliste et présentatrice de télévision populaire, d’origine haïtienne, a été désignée par le Premier ministre Paul Martin, jeudi 4 août, pour devenir la 27e gouverneure générale du Canada. Elle succède à Adrienne Clarkson (d’origine chinoise) et devient, à 48 ans, le troisième femme et le première Noire à occuper ce poste. A Montréal, le président de la Ligue des Noirs du Québec, Dan Philip, ne cache pas sa joie : « C’est très important pour nous, elle devient quand même chef d’Etat. Ça donne de l’espoir aux gens de la communauté noire, mais aussi à l’ensemble de la société québécoise pour montrer qu’on peut aller loin. » Cette descendante des esclaves de Saint-Domingue, pétrie d’une culture anglo-saxonne métissée de francophonie et de créolité prendra officiellement ses fonctions le 27 septembre prochain.

« Je ne m’attendais pas à ce que le destin frappe de cette façon-là à ma porte », a déclaré la nouvelle nommée. « Durant toutes ces années où j’ai œuvré comme journaliste et animatrice, sur les différentes chaînes de notre télévision publique, j’ai vu les préjugés reculer et les mentalités évoluer. Fini le temps où l’on osait penser et dire qu’une personne de race noire n’avait aucune crédibilité en information aux yeux du public. Il faut continuer d’avancer. Et c’est dans cet état d’esprit que j’acquiesce à la proposition qui m’est faite et que j’entends exercer le rôle de gouverneure générale. »

18 ans de journalisme

Michaëlle Jean est née à Port-au-Prince en 1957 et arrive au Québec en 1968, car sa famille fuit le régime dictatorial de Duvalier. Après son baccalauréat passé à Montréal, elle passe une maîtrise en littérature comparée (italienne et hispanique) à l’Université de Montréal et enseigne à la faculté d’études italiennes de cette même université de 1984 à 1986. En parallèle, elle travaille, de 1979 à 1987 auprès des maisons d’hébergement et de transition pour femmes victimes de violences conjugales au Québec. Elle est aussi impliquée dans des organismes d’aide aux femmes et aux familles immigrantes, puis à Emploi et Immigration Canada et au Conseil des Communautés culturelles du Québec.

Elle a derrière elle 18 ans d’une brillante carrière de journaliste, émaillée de divers prix et récompenses. Elle entre à Radio-Canada en 1988, puis à CBC-Newsworld en 1999. A partir de 2001, elle anime les éditions de fin de semaine du grand rendez-vous d’information, le Téléjournal, puis le Téléjournal Le Midi en 2003. En 2004, elle lance sa propre émission, Michaëlle, diffusée sur les deux chaînes de la télévision publique de langue française. Elle y propose une série de grands entretiens. Femme énergique et belle, elle parle couramment français, anglais, espagnol, italien et créole.

Eloges, éloges…

En réagissant à sa nomination, son oncle, le grand écrivain haïtien René Depestre, parle « d’un conte de fées ». « Dans un monde hérissé d’incertitudes (…) la désignation d’une femme, journaliste d’origine haïtienne, à ce poste honorifique considérable est un fait culturel de civilisation qui honore le Canada du Premier ministre Paul Martin », écrit-il dans une lettre ouverte publiée dans Le Devoir. « C’est un signe fort, exaltant, étincelant (…). La promotion extraordinaire d’une femme émigrée de la première génération, fille d’une infirmière originaire d’Haïti, incarne avec éclat la réussite de l’intégration à la canadienne. » La nouvelle de sa domination a fait le tour de l’île à la vitesse de l’éclair, faisant la manchette des journaux et la Une des sites Internet, et passant en boucle sur les radios. L’écrivain Dany Laferrière y voit un « moment marquant pour la communauté haïtienne ».

Dans les colonnes du journal Le Devoir, Jean-Pierre Dasaulniers, professeur au département des communications de l’Université du Québec, à Montréal, ne tarit pas d’éloges à son endroit. Il salue « son air de franchise spontanée, sa simplicité courtoise, son amabilité naturelle, son intelligence ». Renchérit sur « la douceur de sa voix, les lueurs d’intelligence dans ses yeux, sa jeunesse immuable, l’harmonie de ses traits négroïdes qu’elle n’a jamais atténués »… « Elle a tout (…) d’une émissaire de la bonne nouvelle : ‘Le Canada est un beau pays, riche, généreux et foncièrement honnête’. » Pour autant, sa nomination n’a pas donner lieu qu’à des couronnes d’éloges. Elle a même soulevé un vent de polémique.

Campagne de diffamation

En effet, le poste de Gouverneur général est la plus ancienne institution publique du Canada, remontant à 1608. Le Canada est une démocratie parlementaire et une monarchie constitutionnelle : les Canadiens reconnaissent la Reine d’Angleterre comme chef d’Etat, et ses fonctions sont exercées par le Gouverneur général. Ce dernier représente la couronne au Canada mais doit aussi faire la promotion de la souveraineté canadienne et renforcer l’identité nationale. Or, certains détracteurs de Michaëlle Jean ont ressorti des tiroirs un livre paru en 1993 dans lequel son mari, le Français naturalisé canadien Jean-Daniel Lafond, avec qui elle a une petite fille de 6 ans, s’affirme en faveur de l’indépendance du Québec…

Suite à ces révélations, certains militants souverainistes et indépendantistes se sont lancés dans une campagne de diffamation et de dénigrement du couple. Certains indépendantistes sont déçus qu’elle contribue au rayonnement du Canada plutôt qu’à celui du Québec et certains souverainistes soutiennent qu’elle a les mêmes supposées sympathies séparatistes que son mari. Michaëlle Jean, qui ne donnera pas d’interview avant le 27 septembre, n’a pas réagi à ces attaques mais selon une porte-parole de M. Martin, elle « est très affectée par la polémique actuelle » et les « attaques » dont fait l’objet son mari. « Sur quelle planète certains souverainistes croient-ils vivre ? » s’interroge le journaliste et réalisateur radio à Montréal, Mohamed Lotfi. « J’apporte à leur connaissance qu’à Montréal, un détenu sur six est noir. Que malgré les efforts, les lois et les institutions, il y a encore des discriminations et souvent de grandes injustices commises à l’égard des Noirs. Que beaucoup de jeunes Noirs au Québec et au Canada manquent de modèles positifs pour leur inspirer la fierté d’être ce qu’ils sont : la réaction extrêmement positive des Noirs du Canada à l’annonce de cette nomination prouve une grande soif de reconnaissance. » Il ajoute que cette nomination est un « événement historique » qui « correspond à un mouvement de fond qui dépasse la politique politicienne d’un quelconque parti ou gouvernement ». Concluant : « Ma conviction, c’est que pour une fois, le passage d’une femme noire à la tête d’une des plus grandes institutions du pays sera pour une mission plus grande que l’institution elle-même. Qu’on se le tienne pour dit. »