Meziane Abane : « Nous appelons à une période de transition et à l’instauration d’une deuxième République »


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Meziane Abane, un des membres du mouvement « Barakat », activiste des droits de l’Homme et journaliste au quotidien « El Watan » a été arrêté récemment dans la wilaya de Batna, dans un hôtel, et mis en garde à vue pendant 12 heures. Relâché trois jours après, il est de retour à Alger. Nous l’avons rencontré.

Arrivée à Alger Centre, je me suis dirigée vers un café « X », afin de siroter un bon café que les Algériens savent bien le faire, surtout si c’est le café est bien préparé par les soigneuses mains d’un homme, il faut reconnaître (et c’est un avis personnel) que les hommes algériens préparent excellemment (pour ne pas exagérer) le café. Il faisait beau, j’ai décidé de m’asseoir dans une table à l’extérieur et profiter du beau soleil d’Alger. Il faut dire que la cafétéria était bondée par des hommes et que c’est rare en Algérie de voir une femme s’aventurer dans un café. J’avais un peu perdu mes repères à Alger, car durant dix ans de vie en France, je me suis imprégnée de certains comportements européens, et je n’avais même pas remarqué au départ la surprise et l’étonnement des gens qui passaient me regardant siroter « tranquillement » mon café. Je peux même vous dire que ma présence sur la terrasse du café semblait adoucir l’atmosphère masculine qui régnait au tour de moi, certains hommes assis pas loin de moi me regardaient avec amusement, d’autres souriaient.

J’avais à peine commencé à me relaxer sur la chaise, guettant l’arrivée de mon invitée M. Meziane Abane, qu’un homme (la soixantaine), un peu soulard (l’odeur de l’alcool m’avait frappé au nez) se dirigeait vers moi en me demandant s’il pouvait s’asseoir à ma table. Je me suis dis dans mon for intérieur que je n’allais pas tarder à avoir des problèmes. J’ai opté pour une solution « civilisée », et je lui ai répondu : « Je n’ai pas réservé les deux places monsieur, vous pouvez vous asseoir ». Cet individu qui se baladait avec une bouteille de Coca Cola, a commencé à me poser des questions du genre « Comment tu t’appelles », « Je ne t’ai jamais vu dans ce coin »… etc. Pour couper terme à sa discussion qui commençait à me taper sérieusement sur la tête, je lui ai répondu : « Vous pouvez choisir parmi la liste des noms féminins qui existent dans le glossaire des noms propres », pour toute réponse, il m’a lancé : « Je vous appellerai “miao” comme un chat, parce que vous ressemblez à une chatte ». J’ai saisi les connotations sexuelles lancées, sur-le-champ, j’ai failli lui jeter le café chaud sur son visage, mais je me suis retenue, et j’ai voulu continuer sur ma lancée « civilisée ».

Les hommes qui étaient assis non loin de moi se sont retournés contrariés par les propos salaces de ce « malotru » et j’ai vu un jeune homme portant une casquette s’éloignant de sa table et se dirigeant vers le trottoir de façon à ce que je puisse le voir, il m’a lancé avec des gestes s’il pouvait intervenir, je lui avais fait comprendre avec les mêmes gestes que j’essayais de me débarrasser de lui de façon « civilisée ». Ce jeune homme, ce bel inconnu (portant une casquette) n’a pas quitté le trottoir, il est resté sur place observant la suite des événements. Pour rendre la monnaie en pièce à ce soulard « malotru », j’ai répondu en souriant : « Méfiez-vous, monsieur des chats, car un chat ça griffe ! », il a répondu : « Apparemment je vous dérange », je lui ai dit : « Vous voulez vraiment connaître le fond de mes pensées ? Pour ne pas vous mentir vous m’emmerdez et vous commencez à m’emmerder sérieusement ! ». Il m’a posé la question : « Donc, vous souhaitez que je parts ? », j’ai dit : « Effectivement monsieur ! D’ailleurs, il y a juste à côté une table, avec une chaise vide et donc vous pouvez la partager avec le monsieur qui est assis là-bas », il m’a dit : « Mais vous m’avez toléré à partager la votre », j’ai répondu : « J’avais cru un moment, qu’un homme de votre allure connait bien les commodités de l’invitation, mais apparemment ce n’est pas le cas ! ». Il s’est levé énervé et s’est dirigé vers la table que je lui avais désigné, apparemment l’homme qui était assis sur cette table n’a pas vu de bon œil l’arrivée de ce « mufle », mais il n’avait pas le choix, pour éviter toute discussion avec lui, il a pris son journal en faisant semblant de lire.

De mon côté, j’ai commencé à reprendre mon calme, j’ai levé mes yeux vers le beau jeune homme (qui portait une casquette) et qui est resté comme un garde de corps à me surveiller en cas où les choses s’envenimaient, et quelques minutes après constatant que j’étais en paix, il a quitté l’endroit et est passé à côté de moi, je voulais le remercier par un regard ou un sourire, mais il avait tiré sa casquette de façon à ce que je ne puisse pas rencontrer son regard, et il a disparu…

Après cette mésaventure, et pour reprendre mon état normal, j’ai actionné un bouton sur mon portable téléphonique pour écouter une chanson en attendant l’arrivée de mon invitée, j’ai voulu rester sur mes gardes et ne pas mettre des écouteurs, une chanson se lançaient doucement sur les rythmes de Lose yourself.

Peu de temps après, j’aperçois mon invité qui me souriait, accompagné de deux autres membres du mouvement « Barakat », nous avons décidé alors de changer d’endroit et de nous mettre dans un coin calme pour pouvoir discuter et enregistrer notre conversation.

Afrik : Monsieur Abane, vous êtes un activiste dans les droits de l’Homme, membre du mouvement « Barakat » et journaliste au quotidien El Watan. Récemment vous étiez arrêté par la gendarmerie à Batna dans un hôtel, alors que vous vous prêtiez à préparer un reportage. Le prétexte de cette arrestation, selon les éléments de la gendarmerie, était votre non accomplissement de votre devoir vis-à-vis le service militaire. Vous étiez relâché après 12 heures de garde à vue, et depuis trois jours, on vous a libéré et vous avez regagné la capitale. Ma première question que je voulais poser est ceci : quelles sont les vraies causes de cette arrestation à Batna ? et si vous pouvez nous raconter votre action dans le mouvement « Barakat ».

Abane : D’abord, concernant mon arrestation à Batna, le problème remontait en 2012, c’est-à-dire ma situation par rapport au service militaire. C’est vrai qu’à l’époque j’avais un problème par rapport à ça, on m’avait informé à l’époque que j’étais recherché pour passer mon service militaire, on m’a arrêté à l’aéroport international après mon retour de Tunisie où j’ai rencontré des jeunes de l’Union européenne et ceux de la Ligue arabe. Trois jours après, quand j’ai voulu retourner, la police des frontières m’avait arrêté m’informant que j’étais recherché. Le lendemain, on m’a conduit vers le tribunal militaire et je suis passé une année entière afin de trouver une solution à mon problème. J’ai régularisé ma situation vis-à-vis le service militaire, mais le problème qui demeure jusqu’à aujourd’hui se trouve au niveau de la police qui ne cesse de me poursuivre. Ils ont le droit de m’interpeller à tout moment à cause de ma situation vis-à-vis du service militaire que j’ai déjà réglé.

Afrik : Vous n’avez pas des preuves à présenter comme quoi vous avez réglé votre situation ?

Abane : Si, si, ma situation est réglée, sinon je ne serai pas là devant vous.

Afrik : Ce que je voulais dire, peut-être que la police n’est pas au courant de votre régularisation.

Abane : La police algérienne est quand même une institution d’État qui a tous les moyens (…) je suis parti voir le responsable de la police, il y a trois mois pour lui exposer mon problème, je lui ai dit “quand même votre place et votre grade vous permettent de régler ce genre de problème, arrêtez de me casser la tête”. Cette situation dure depuis très longtemps, et depuis 2012, je ne peux pas prendre un vol national, je suis même interdit de bouger dans mon propre pays !

Afrik : Vous êtes harcelé ?

Abane : Pas harcelé mais disons prisonnier, j’ai les mains ligotées. Donc c’est à Batna, qu’ils sont venus taper sur ma porte à une heure (01h00) du matin pour me dire que j’ai un problème avec le service militaire. Comme j’ai l’habitude à de pareilles situations, je savais ce qu’il allait suivre et comment ils allaient faire, chose que je ne savais pas qu’ils allaient me retenir jusqu’au lendemain et me libérer à midi et demi (12h30), donc depuis ce jour-là, j’ai décidé de rendre ça publique. Franchement cette situation commence vraiment à m’agacer et j’ai décidé d’en parler. Donc, j’ai compris que la DGSN (Direction générale de la sûreté nationale — Ndlr) ne veut pas régler mon problème, ils font de cette accusation comme un alibi pour m’interpeller quand ils veulent et où ils veulent.

Afrik : C’est-à-dire qu’au niveau de la DGSN ça n’a pas été réglée ? c’est ça?

Meziane : Oui…

Afrik : Et jusqu’à maintenant ?

Meziane : Oui… c’est-à-dire que je peux être interpellé encore une fois…

Afrik : Par rapport à votre participation au mouvement « Barakat » (littéralement traduit : « ça suffit ! » ? Ndlr) qu’est-ce que vous pouvez nous raconter là-dessus : comment vous avez intégré ce mouvement ? et comment l’idée de « Barakat » est née ?

Meziane : Avant qu’il y ait le mouvement « Barakat », d’abord, il faut dire que ce mouvement est un mouvement réactionnaire, réactionnaire à une situation, réactionnaire à quoi ? réactionnaire à la décision de M. Abdelaziz de Bouteflika qui s’est porté candidat aux élections présidentielles. Au départ, il y a eu quatre jeunes hommes qui sont partis à Bouzaréah pour se manifester contre cette décision, après la presse à commencer à écrire sur ces jeunes, et pour vous dire, ces jeunes hommes ne se connaissent pas entre eux, ils ont fait appel via facebook à plusieurs personnes pour que nous puissions nous rencontrer dans une réunion à Alger Centre, et c’est à Alger Centre où nous nous sommes rencontrés, il y avait des personnes que nous les connaissons et d’autres pas. Comment l’idée de mouvement « Barakat » est née ? le mouvement est né suite à la mauvaise gestion de la DGSN. Nous étions entre 25 et 30 personnes, elle nous a arrêté et conduit au commissariat…

Afrik : S’agit-il du commissariat d’El-Biar ?

Meziane : Non, vers différents commissariats, moi j’étais conduit vers le commissariat de Baraki, et d’ailleurs même c’est là-bas où j’ai fait la connaissance de Amira Bouraoui y compris d’autres personnes…

Afrik : Donc votre rencontre avec Amira Bouraoui a eu lieu au niveau du commissariat…

Meziane : Effectivement, enfin ce que je voulais vous dire c’est que le mouvement « Barakat » est né suite à l’interpellation de la police, et c’est au commissariat que nous nous sommes tous échangés nos coordonnées et nos numéros de téléphone et après nous nous sommes rencontrés ailleurs, alors chacun de nous s’est mis à faire appel à son groupe et à ses propres connaissances, le mouvement « Barakat » est né au sein des commissariats.
Réellement « Barakat » ne s’est pas formé de rien, l’existence de « Barakat » est la conséquence de plusieurs combats, je peux même vous dire suite à plusieurs combats menés et cela depuis 1962… Au départ l’avènement de « Barakat » est survenu contre le quatrième mandat de Bouteflika, mais maintenant, l’idée de ce mouvement a pris de l’essor et de l’évolution, chaque membre commençait à proposer des idées et différentes positions politiques (…) le mouvement « Barakat » s’est élargi non seulement par rapport au nombre des membres mais aussi par rapport à l’évolution des idées politiques. Première position, c’est que « Barakat » est né dans un contexte électoraliste, par rapport à l’élection présidentielle. Par rapport aux élections, il y a eu une réunion concernant le rejet des élections, c’est-à-dire, que nous ne nous reconnaissons pas les résultats des élections présidentielles. Pourquoi ? parce que nous pensons que ni les élections ni les candidats (proposés ? Ndlr) ne peuvent apporter une solution aux aspirations du peuple algérien. C’est pour ça nous appelons à une période de transition qu’elle soit gérée par les forces démocratiques et pour aller à une deuxième République.

Afrik : Je voulais vous posez une question qui m’est venu à l’esprit, il me semble que pendant l’arrestation de certains membres de « Barakat », je prends l’exemple de Dr. Amira Bouraoui, lors de l’interpellation, les forces de l’ordre lui ont posé une question en lui demandant d’identifier son identité, elle a répondu, d’après certains journaux, qu’elle s’appelait « Hassiba Ben Bouali », pendant les manifestations à Bouira…

Meziane : Il y a eu un autre homme avec elle, qui est le représentant des chômeurs, il porte une barbe, il leur a répondu « Moi vous pouvez m’appeler « Bou Lahia » (littéralement traduit : le barbu ? Ndlr) »… (rire).

Afrik : … Aussi pendant les manifestations qui ont lieu à Bouira, on entendait les manifestants qui scandaient des slogans comme : « Ya Amirouche Ya Haoues l’Algérie machi labès »(1) (littéralement traduit : Ô Amirouche, Ô Haoues, l’Algérie va mal ? Ndlr), d’ailleurs même avant, les policiers étaient un peu contrariés en interrogeant Bouraoui par rapport à l’emploi des noms de martyrs comme Hassiba Ben Bouali, rappelons que Hassiba Ben Bouali (Paix à son âme ? Ndlr) est morte dans une explosion, enfouie à l’intérieur d’une cache à la Casbah d’Alger avec Ali La Pointe et le Petit Omar (Paix à leurs âmes ? Ndlr) en 1957, malgré que Mme Zohra Drif (ancienne combattante de la Révolution algérienne) lui a assuré que si elle se rendait, il ne lui arriverait rien, mais Hassiba Ben Bouali avait refusé et avait préféré de se faire explosée. Revenons à Amira Bouraoui, elle avait bien expliqué qu’elle ne se moquait pas de ces symboles de la Révolution algérienne mais que l’utilisation de ces symboles de la Révolution algérienne, était très significative pour elle, elle était aussi significative pour les agents de la sûreté nationale. D’autant plus, quand je vous ai appelé hier, la première question que je vous ai posé était si vous étiez un proche du feu Abane Ramdane (Paix à son âme ? Ndlr), vous avez ri et vous m’avez répondu que « c’est une longue histoire, c’est une question qu’on ne m’a pas cessé de poser quand j’étais enfant » et vous m’avez répondu par la suite que vous n’étiez pas un proche de M. Abane Ramdane (Paix à son âme ? Ndlr), rappelons bien que Abane Ramdane (Paix à son âme ? Ndlr) a été assassiné en 1957 alors qu’à l’époque ils avaient annoncé qu’il était tombé en martyr, la vérité sur son assassinat a été découverte quelques jours après. Ma question est la suivante : pourquoi cet emploi de ces symboles révolutionnaires ? et je pose la question à monsieur Azwaw qui est avec nous. Monsieur Azwaw est directeur de l’association des victimes d’Octobre 88, lui-même victime et a perdu lors des événements d’Octobre 1988 un bras. Pour vous, ça signifie quoi cette utilisation des noms de nos martyrs ?

Azwaw : Hassiba Ben Bouali est un repère pour nous, notamment pour la nouvelle génération, parce que nous, nous savons bien que ces symboles ont été trahis, que ce soit Hassiba Ben Bouali ou Abane Ramdane, ce jeune homme-là qui est en face de moi, mon ami Meziane Abane, est un privilège pour lui de porter le nom de « Abane », c’est un privilège de porter le nom de « Hassiba Ben Bouali ». D’ailleurs, heureusement que Bouraoui ne s’est pas présentée comme Khalida Toumi (ministre de la Culture ? Ndlr), heureusement !

Afrik : De passage pardon, juste pour dire que Khalida Toumi lors de la commémoration donnée à la mémoire de l’écrivain Mouloud Mammeri n’était pas présente…

Azwaw : Oui, et en plus la seule chose qui nous reste c’est bien ces symboles de la Révolution, d’ailleurs cette nouvelle génération, et même les membres du mouvement « Barakat » se sont tous des enfants qui sont nés dans les années 80, ils n’ont aucune relation avec la Révolution algérienne mais ils sont toujours à la recherche de leur Histoire. En 2014, certains moudjahidine (combattants ? Ndlr) traîtres ont lancé des propos du genre que « Abane Ramdane était un salop ». Il y a deux ans de ça Louisette Ighilhariz (une grande figure de la Révolution algérienne ? Ndlr), cette grande dame a été traitée en tant que traîtresse, de même, il y a une semaine de ça Yacef Saadi (ancien combattant du FLN et ancien chef de la zone autonome d’Alger ? Ndlr) avait dit que Larbi Ben M’hidi (martyr, un grand combattant et un des responsables du FLN « Front de libération nationale » ? Ndlr) n’a jamais tiré une cartouche ! Alors, le mouvement « Barakat » maintenant résument bien les idées de 1954 jusqu’au 2014. En 2014, actuellement, les Algériens, en général, demandent une transition. On en a marre de ces dinosaures-là, on veut un changement, mais on veut un changement radical mais non violent !

Afrik : Pacifiquement…

Azwaw : Pacifiquement. Imaginons si nous utilisons la violence ? En 2012, lors des manifestations, des avocats et des médecins ont été tabassés. Concernant l’arrestation de Meziane Abane, qui est journaliste à El Watan, pour moi il s’agit d’un harcèlement parce qu’il était impliqué dans tous les mouvements progressistes de l’Algérie et en plus actuellement, on nous taxe comme étant une « main étrangère », NON ! Moi, en ce qui me concerne y compris les amis que je connais nous n’avons pas une double nationalité tandis qu’il y a actuellement dans ce gouvernement de 2014, il y a des gens qui ont la double nationalité. Alors, les Algériens ont en marre de ce système. C’est pourquoi on veut un changement radical. Je vous donne un exemple, j’étais approché par un député qui souhaitait adhérer au mouvement « Barakat », personnellement, si ça dépendait de moi je refuserai, parce que ce sont eux qui ont soutenu la révision de l’article 74 de la Constitution, relatif au nombre de mandat pour un président de la République. En Algérie, pour une fois dans son histoire, un député de l’APN (Assemblée nationale populaire ? Ndlr) démissionne, je parle de Bouchachi que je salue son courage. Bien entendu, il y a eu d’autres actions avant « Barakat » (…). Actuellement, la nouvelle génération ne veut pas d’un leader ou d’un tuteur, on n’en veut pas, ça y est. 2014, c’est la génération de facebook, la génération du net, alors on ne peut pas les maîtriser et en plus il faut rappeler la répression qui s’est abattu sur nous ces derniers jours !

Afrik : Et peut-être qu’il faut cesser d’infantiliser le peuple algérien…

Azwaw : Bien sûr, le peuple algérien, premièrement, il est mature et il faut dire aussi que c’est un peuple qu’on ne peut pas le maîtriser. Écoutez-moi bien, la France, pendant la période du colonialisme, c’est-à-dire au cours des 132 ans de colonialisme, n’a pas réussi à maîtriser le peuple algérien, nous sommes restés musulmans, nous sommes restés des Algériens (c’est-à-dire nous avons préservé notre algérianité ? Ndlr). C’est le système qui a divisé le peuple : un Kabyle, un Chaoui, un Mozabite… etc.

Afrik : D’ailleurs, la dernière insulte de Sellal vis-à-vis des Chaouis résume peut-être bien cette division.

Azwaw : Ah ! Je vous laisse sans commentaire.

Afrik : Je me dirige cette fois-ci vers Massi, qui est aussi un membre du mouvement « Barakat ». Massi, vous êtes membre du mouvement « Barakat » et chef d’entreprise (…) Est-ce que vous pensez que le système a changé de méthode par rapport aux manifestations, par rapport aux manifestants ? La première manifestation était violente, par contre nous avons constaté que la manifestation du 15 mars dernier s’est déroulée dans le calme, d’ailleurs même, les agents de la police ont laissé en paix les journalistes et aussi les manifestants pour organiser leur meeting, la même chose était pour les mouvements qui boycottaient les élections, c’est-à-dire qu’on a senti un certain changement dans la tactique adoptée par le système, est-ce que c’est vrai ou pas ? Qu’est-ce que vous pouvez nous dire par rapport à ça ?

Massi : Déjà pour commencer, je dois vous dire qu’ils n’ont pas changé de tactique, si je me permets de le dire ils sont en train d’appliquer la loi, parce que l’Algérie n’est pas un pays d’États fédéraux parce qu’ils n’ont pas le droit d’interdire les manifestations à Alger et l’autoriser ailleurs, normalement en Algérie, en tant que République démocratique et populaire quand on adopte une loi ça s’applique sur tout le territoire algérien, conclusion ils ont fait une interdiction de manifester à Alger, ce qui n’est pas normal, ensuite après l’interdiction des manifestations (pendant la décennie noire — Ndlr), en février 2012 il y avait la levée d’état d’urgence donc automatiquement toutes les interdictions se lèvent. Concernant la dernière manifestation, on a vu qu’il n’y avait pas d’interpellations ni d’arrestations parce que il y avait des ONG et une pression internationale sur le gouvernement, je peux citer Amnesty international et d’autres ONG et aussi l’intervention du ministre français des Affaires étrangères, donc il y avait vraiment une pression sur eux parce que le mouvement était très médiatisé. Tout ça pour vous dire qu’ils ne sont pas démocrates. Il y a aussi la fermeture de la chaîne Al Atlas qui a couvert tous les événements, elle a montré toutes les images, toutes les injustices commises, toutes les violences et insultes utilisées par les policiers civils, entre parenthèses, chose qui n’était pas normal du tout. Aussi concernant la démocratie, dans la prochaine manifestation, nous allons démontrer s’ils sont en train de changer de tactique. Je vous le dis ils ne sont pas démocrates, ils sont violents, ils subissent juste des pressions. On a vu d’ailleurs ce qui se passe depuis quatre mois, on a vu dernièrement l’insulte qu’avait prononcé Sellal à l’encontre des Chaouis en lançant : « Chaouiya hacha rezk rebbi » (littéralement traduit : « les Chaouis, sauf le respect des biens de Dieu » ? et qui pourrait être interprété comme : restons loin des Chaoui ? comme s’ils étaient des mal propres ? Ndlr), alors que c’est une grave insulte pour les gens de l’est…

Afrik : Amara Ben Younès avait aussi lancé auparavant une insulte du genre « n’aal bou li ma yhabnach » (littéralement traduit : J’insulte les pères de ceux qui ne nous aiment pas ? Ndlr) …

Massi : Justement Amara Ben Younès qui a dit « n’aal bou li ma yhabnach », là c’était une insulte pour tout le peuple algérien. On a vu hier à Oran, je vous informe que c’est une information qui n’a pas été médiatisée, il y a deux jeunes hommes qui se sont immolés…

Afrik : C’est-à-dire…

Massi : Il y avait en fait dans un petit village à Oran, un huissier de justice escorté par une brigade de gendarmerie, ils se sont déplacés au village pour faire expulser ces deux jeunes hommes d’un appartement. Donc, ces jeunes n’ont pas cédé, ils ont résisté, la gendarmerie voulait les jeter dehors de force, ces jeunes se sont immolés et jusqu’à maintenant je n’ai pas eu plus d’informations sur leur état, est-ce qu’ils sont toujours en vie ou pas ? J’espère en tout cas qu’ils se portent bien. Donc rapidement, la gendarmerie a été chassée par les habitants du village, et d’après les informations que j’ai, après deux heures de l’incendie, toute une délégation s’est déplacée sur place, assistée par le wali et les chefs de la wilaya d’Oran, enfin tous les services d’État. Conclusion, on constate que la situation sécuritaire et la gestion du gouvernement ne vont pas bien et aussi que les Algériens sont en train de se réveiller, et que le gouvernement a vraiment peur, c’est pour ça qu’il est obligé quelque part de changer de stratégie. Ils doivent montrer au peuple qu’ils sont démocrates alors qu’ils ne le sont pas et ils ne le seront jamais aussi.

Afrik : Autrement dit, ils ont bel et bien changé leur stratégie par rapport aux manifestations.

Massi : En fait, ils sont en train d’acheter la paix sociale, parce qu’il n’y a pas de paix sociale en Algérie. À l’approche des élections, dès qu’un groupe ou une région se manifestent pour des logements ou autres, donc eux ils ont la cagnotte, ils ont l’habitude dans n’importe quoi, donc ce que je voulais dire ils sont en train d’acheter la paix sociale en assurant toutes les commodités de vie pour les gens qui se manifestent ces jours-ci.

Afrik : Monsieur Liamine Zeroual, l’ancien président algérien, dans un communiqué prononcé ce jeudi dernier, avait manifesté son opposition contre le quatrième mandat tout en citant au passage l’article 74 de la Constitution révisé en 2008. Je rappelle que M. Liamine Zeroual ne s’est pas manifesté depuis l’élection de M. Abdelaziz Bouteflika en 1999. Et j’insiste sur le fait que M. Liamine Zeroual est un très bon militaire mais ce n’est pas un politicien.

Massi : Écoutez, j’ai lu toute la lettre de M. Liamine Zeroual, que nous saluons bien-sûr…

Afrik : Je veux juste rappeler que M. Liamine Zeroual s’est contenté d’un seul mandat, d’ailleurs même il a précipité les élections présidentielles pour mettre fin à son mandat en 1998 et quitter le pouvoir…

Azwaw : La Constitution délimite deux mandats (…) M. le président Liamine Zeroual, est effectivement un militaire, mais même il était un très bon président, un très bon gestionnaire de l’État algérien. C’est vrai que pendant 15 ans, Zeroual n’a pas fait de déclaration officielle. Pourquoi en 2014 avec sa nouvelle sortie, Zeroual a marqué ? parce que Zeroual est un nationaliste, c’est le devoir de la Nation qui a fait appel à Zeroual, alors qu’il ne pouvait pas rester à l’écart et en plus parce qu’il y a beaucoup de gens en Algérie qui disent que Zeroual s’est manifesté suite à l’insulte (de Sellal) lancée aux Chaouis parce qu’il est originaire de Batna, NON ! NON ! ce n’est pas vrai, il ne s’agit pas du tout de l’insulte. Zeroual est un patriote, et c’est l’Algérie qui a fait appel à ces patriotes-là comme Zeroual, en plus Zeroual a été poignardé dans le dos avec l’amendement de 98 qui a limité à deux mandats pour un président algérien. Malheureusement en 2008, nos chers députés, les élus du peuple, ont violé…

Massi : … ont violé toute l’Algérie.

Azwaw : Ils n’ont pas violé que la Constitution, mais ils ont violé les Algériens et ceci depuis 1959, depuis, le coup d’État du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne ? Ndlr). Depuis 1957 ou 1959, le peuple algérien…

Afrik : C’est-à-dire après la mort de Abane Ramdane, ou plutôt son assassinat…

Azwaw : Effectivement. On a eu l’indépendance, mais on n’a pas eu de liberté en 1962. C’est vrai que l’indépendance, on l’a eu en 1962, mais la liberté jusqu’à maintenant on l’a pas eu. Il faut revenir en arrière, il y a eu même avant 1994, il y a eu plusieurs soulèvements en Algérie. Il y a eu le soulèvement du FFS (Front des forces sociales ? Ndlr), contre Ben Bella. Il y a eu dans les années 70 le mouvement berbériste. Il y a eu le coup d’État avorté de Zbiri en 67. Il y a eu en 1974, le groupe berbériste qui a fait un attentat à El Moudjahid. Il y a eu dans les années 80, le soulèvement de la Kabylie suite à l’interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri, après il y a eu plusieurs soulèvements. Il y a eu le mouvement de Constantine (…) En 1988, c’était le débordement total. Malheureusement, parce que moi j’étais acteur en 88, et j’avais perdu un bras, malheureusement en 88, des traîtres ont manifesté scandant : « Barakat, 7 ans Barakat », parce que chaque fois qu’un mouvement en Algérie, monte en pression dans le créneau de la contestation, on fait toujours la référence à la Révolution de 1954 à 1962 qui a duré 7 ans. Mais actuellement, c’est 52 ans de « Barakat » (…) ça y est, ça y est le peuple n’en peut plus, il en a plus que marre. Le pouvoir doit changer en Algérie, si vous descendez à Alger Centre, vous trouvez des gens qui ramassent des ordures pour manger, la nuit vous trouver des SDF qui squattent les trottoirs, il s’agit même des familles entières SDF, non la paix sociale n’existe pas, je m’excuse pour le terme, mais l’Algérie vit dans un État bordélique.

Afrik : Je reviens vers vous Massi, par rapport à la récente déclaration de l’ancien président M. Liamine Zeroual…

Massi : Écoutez, c’est une déclaration qui peut être lue sous différents angles, d’ailleurs même la presse a donné plusieurs visions. En ce qui me concerne, en tant que citoyen algérien je peux dire que la déclaration était un petit peu floue. Nous avons sincèrement espéré que l’ancien président fasse une déclaration qui fait bouger les choses…

Afrik : Juste pour rappeler, qu’en 2008, on a fait appel à M. Zeroual pour se présenter aux élections présidentielles pour bloquer le troisième mandat de M. Bouteflika, il a refusé. En 2013, quand M. le président Abdelaziz Bouteflika a eu un AVC, on a encore fait appel à lui pour assurer l’intérim, il a refusé, comment vous pouvez lire ça ?
Massi :
Écoutez, parce que M. Liamine Zeroual, de base, il était militaire…

Afrik : Et j’insiste, c’est un très bon militaire…

Massi : Un très bon militaire, il a fait preuve sur le terrain, d’ailleurs c’est lui qui a sorti l’Algérie de la décennie noire, de la période du terrorisme, d’ailleurs on est fier de lui…

Afrik : Il a mobilisé toute l’ANP (Armée nationale populaire ? Ndlr) pour ça…

Massi : Politiquement, M. Zeroual, quand il était président de la République, à mon avis, il a compris bien des choses qui se passent dans le gouvernement, il a compris des choses. Donc, lui c’est un homme de principe, et il ne va jamais accepter d’être sali par des gens, entre parenthèses par le système, un système de gens qui essaye de canaliser toutes les puissances et les forces du pays dans leur sens. M. Liamine Zeroual, comme il n’est pas politicien, il a peur qu’il soit dérivé vers un mauvais chemin, c’est la raison pour laquelle qu’il préfère rester et de garder sa bonne image envers l’Algérie quand il était président que de la salir avec des gens. Je vous rappelle aussi qu’en 2013/2014, il a été sollicité, il est bon de préciser aussi qu’il a été sollicité par Ali Benflis…

Afrik : Et il est très bien aimé par les Algériens…

Massi : Oui, je suis entièrement d’accord, parce que comme je vous ai dit tout à l’heure, il a sauvé le pays de la décennie noire. M. Ali Benflis a sollicité M. Liamine Zeroual pour se présenter en tant que candidat aux présidentielles, M. Liamine Zeroual a refusé de se présenter aux élections, d’ailleurs, M. Ali Benflis avait même déclaré publiquement que « si Liamine Zeroual se présente comme candidat aux élections présidentielles, personnellement, je m’abstiendrai ». En ce qui me concerne, j’ai un peu tâté le terrain ces derniers jours à Batna pendant l’arrestation de M. Abane, j’ai été à Oran et j’ai fait plusieurs déplacements et j’ai constaté que M. Liamine Zeroual comme vous le dites est vraiment très très apprécié par les Algériens. En conclusion, comme avait dit M. Omar Belhouchet, le directeur du journal El Watan, c’est quand même une déclaration un peu floue. On avait vraiment espéré qu’il fasse une déclaration un peu plus claire et être un peu plus direct.

Afrik : Je reviens vers vous M. Abane…

Abane : Non plutôt « Hassiba Ben Bouali » (…) c’est quoi la question ?

Afrik : Vous m’avez perturbé… (rire), je voulais vous poser une question concernant M. Mouloud Hamrouche…

Abane : J’aimerai bien justement faire un commentaire par rapport à la lettre de Zeroual. D’ailleurs, il n’y a pas que Zeroual, plusieurs personnalités publiques et personnalités politiques algériennes ont fait un clin d’œil au mouvement « Barakat », de sorte que je ne sais pas si par stratégie politique ou autre. À vrai dire la différence entre Zeroual et le mouvement « Barakat » réside dans le fait de prise de position politique, Zeroual appelle à une transition politique mais en même temps il appelle la population à voter massivement, ce qui n’est pas le cas de « Barakat ». « Barakat » comme j’ai dit tout à l’heure rejette les élections c’est ça la différence entre la position de « Barakat » et la déclaration de M. Zeroual. Nous-mêmes, nous appelons à l’instauration d’une deuxième République. La lettre de Zeroual…

Afrik : Il s’oppose au quatrième mandat…

Abane : Mais non, le problème n’est pas dans le quatrième mandat ! Je vous le dis, le problème n’est pas Bouteflika, le problème c’est le système lui-même.

Afrik : Quand vous parlez du système, vous faites allusion à qui ou à quoi justement ? qui est ou c’est quoi le système au juste ? est-ce que le système représente les institutions, est-ce qu’on parle des murs, des escaliers, est-ce qu’il fait référence à des personnes précises ? c’est qui ou c’est quoi le système au juste ?

Abane : Même-nous, nous faisons parti du système…

Afrik : C’est-à-dire…

Abane : Il y a le pouvoir économique qui apporte beaucoup de choses, il y a le gouvernement, les militaires, il y a le pouvoir représenté par Boutef (…) dans le système, il y a même des étrangers, donc ce n’est pas seulement Boutef ou l’institution militaire. Quand dans un contexte électoral, comme le nôtre, actuellement, nous avons six candidats et vous dites que vous êtes contre la candidature de l’un d’eux, donc vous êtes forcément pour une autre candidature. Et pour une personnalité comme Zeroual, je ne pense pas qu’il préfère faire des choses inconsciemment, donc vous êtes consciemment pour l’un des candidats potentiels…

Afrik : Et peut-être qu’il va voter blanc ! qui sait !

Abane : En tout cas lui, n’a pas cité le vote blanc, il a appelé la population à voter pour l’un des candidats, alors que nous, nous ne pensons pas que les élections puissent être une valeur ou un principe démocratique mais un instrument politique. Donc, nous ne pensons pas que les élections présidentielles, c’est-à-dire que les six candidats puissent apporter le changement que nous espérons, c’est pour ça que nous rejetons ces élections présidentielles…

Azwaw : Et aller directement à la deuxième République, on demande une deuxième République…

Massi : Je vous juste attirer l’attention concernant la « main étrangère », à chaque fois qu’on nous accuse de la « main étrangère », (…) que nous sommes des homosexuels, (…) des islamistes, on nous traite de tous les noms, (…) on nous traite de la « main étrangère » alors qu’on sait bien que monsieur le président de la République, je lui passe d’ailleurs un coucou…

Afrik : Et j’espère qu’il guérira bientôt inchallah…

Massi : Son système, nous traite de « main étrangère » pour nous déstabiliser, je me demande c’est qui la « main étrangère » ? c’est à nous ou à lui que Val-de-Grâce a délivré le certificat médical pour pouvoir se présenter aux élections ?

Afrik : D’ailleurs, par rapport au certificat médical…

Massi : Justement, justement, (…) donc c’est eux qui ont la « main étrangère », qui est en train de le soigner ? de le soutenir pour garder ses intérêts économiques ? d’ailleurs, si vous vous rappelez bien, ça fait un mois ou un mois et demi, il y a eu plusieurs conventions d’affaires conclues entre l’Algérie et la France et tout ça pour que le président de la République maintienne le pouvoir et en parallèle la France préserve ses intérêts économiques en Algérie, alors c’est qui parmi nous deux qui détient la « main étrangère » ? c’est nous ? ou c’est eux ?

Abane : Je veux juste rappeler un point très important, le mouvement «
Barakat » est un mouvement citoyen, pacifique, qui aspire à un changement, tout à l’heure Azwaw a parlé de changement radical parce que il y a une différence entre changer un système et substituer le système ça c’est un vocabulaire politique qui est différent…

Azwaw : Pour le mouvement « Barakat », c’est vrai que la première fois, il y a eu le problème de la candidature de Bouteflika, maintenant il y a eu une maturation, des idées qui ont évolué au sein du mouvement « Barakat », on s’est transformé à des dénonciateurs pas seulement du quatrième mandat mais de l’élection en elle-même. Même après le 17 avril, 80% des Algériens ne vont pas reconnaître le nouveau président. C’est eux qui poussent au pourrissement de l’Algérie, parce qu’on a essayé avec tous les moyens pacifiques, des luttes pacifiques, et ça n’a rien donné. C’est eux qui nous poussent à faire de l’irréparable mais pour faire de l’irréparable, nous n’allons pas le faire, nous n’avons pas de pays de rechange, c’est notre pays et nous resterons ici jusqu’à l’arrachement de tous les droits des Algériens. Point !

Afrik : Je reviens vers vous Meziane…

Abane : Donc, le mouvement « Barakat » est un mouvement citoyen pacifique et non partisan. Par rapport aux accusations, moi je leur dis vous pouvez innover sur toutes les accusations possibles et nous allons les accepter, il n’y a aucun problème, si on nous taxe de régionalisme, moi je vous rappelle que c’est eux qui sont régionalistes, c’est eux qui nous ont présenté 17 personnes de la même wilaya et de la même daïras. Donc si on nous taxe de la « main étrangère », je rappelle encore une fois que « la main étrangère » se trouve au sud de l’Algérie, que les Qataris sont au sud algériens pour le braconnage et cela depuis très très longtemps. Donc, avant de nous taxer de la « main étrangère », il faut d’abord, se remettre un peu en cause. Par ailleurs, nous sommes un ensemble de citoyens algériens, nous venons de tout horizon, on a de tout, on a des artistes, des fellah (agriculteurs — Ndlr), on a des chômeurs, on a des étudiants, on a de tout dans ce mouvement. Et tous ensemble, nous aspirons à une seule chose, à une nouvelle Algérie, un État démocratique, vivre dans un État de droit, une Algérie plurielle, une Algérie Algérienne. Quand je dis une Algérie Algérienne ce n’est pas par rapport à notre passion, (…) je parle de l’identité algérienne et de l’algérienneté, qu’elle puise son énergie dans l’amazighité et qui a connu beaucoup de civilisations qui a fait que nous sommes des Algériens aujourd’hui.

Afrik : Je reviens vers Mouloud Hamrouche, M. Mouloud Hamrouche était un certain moment un chef de gouvernement, il faut dire la vérité que son gouvernement n’était pas brillant du tout, ensuite silence de sa part pendant un long moment, il sort, bien-sûr, il a le droit de s’opposer au quatrième mandat ou de le soutenir, c’est son droit, mais ce qui a étonné, c’est-à-dire la réaction qui a étonné la plupart des Algériens, c’est que M. Hamrouche qu’est-ce qu’il a fait ? M. Hamrouche s’est adressé à l’Armée nationale pour leur dire « Je suis là, je suis disponible si vous avez besoin de moi », moi personnellement en tant qu’Algérienne je me suis posée cette question : « Pourquoi il ne s’est pas adressé aux Algériens pour leur dire : Je suis là si vous avez besoin de moi » ? ça c’est d’un, de deux, dans un article, il a déclaré y a pas longtemps, il s’est adressé cette fois-ci aux jeunes généraux pour les appeler, comment dirai-je à une rébellion peut-être au sein de l’ANP (Armée nationale populaire — Ndlr), je ne comprends pas pourquoi cette réaction de M. Hamrouche

Abane : Madame, M. Hamrouche représente lui-même, et d’ailleurs il fait partie du système, lui et tous ceux qui lui ont précédé ou ceux qui sont venus après lui, se sont tous une partie du système, qu’ils prennent une position ou une autre pour nous cela ne peut rien changer.

Afrik : Oui, mais pourquoi cette réaction, est-ce que c’est-à-dire derrière ça, ça cachent des ambitions pour avoir par exemple, un portefeuille dans un ministère…

Abane : Il n’y a pas lui qui a fait appel aux militaires, il y a également le genéral Yaala qui lui aussi a fait un clin d’œil aux militaires, des hommes qui veulent arrêter sur ce processus électoral. Nous nous n’inscrivons pas dans leur démarche parce que nous aspirons à un État civil et non militaire.

Massi : Changement pacifique…

Abane : Nous aspirons à un État civil et nous pensons que les militaires ne doivent pas s’ingérer dans les affaires politiques du pays et l’institution militaire a un rôle et elle doit se contenter de son rôle, maintenant, nous nous avons notre rôle aussi, nous avons un combat à mener et nous le menons, nous le menons d’une manière pacifique et nous pensons que les militaires ne doivent pas s’ingérer dans les affaires politiques, parce que nous voulons un État civique (…)

Afrik : Je voulais vous poser une autre question, et peut-être elle sera la dernière, je voulais vous poser une question sur la situation sociale et économique en Algérie. Vous savez très-bien, il y a une députée qui a été citée dans plusieurs journaux qui gagne à peu près 500 000 DA (l’équivalent de 5 000 euros) par mois…

Abane : À vrai dire, nous avons un peu gonflé les chiffres…
Je vais vous répondre, j’ai compris votre question…

Afrik : Oui, oui, je sais, mais je continue, (…) en même temps, il y a des jeunes qui ont des contrats près-emploi, pour une durée peut-être de trois ans, et qui ne gagnent même pas le Smic et sont payés peut-être par mois 5 000 DA ! 6 000 DA ! (l’équivalent de 50 euros, 60 euros !), entre parenthèses pour ne pas exagérer, et après les trois ans de contrat, on ne leur présente même pas un contrat CD, ils sont rejetés et se retrouvent en chômage, certains d’eux se sont suicidés, la plupart d’eux se dévient complètement du droit chemin, d’autres s’aventurent en Harraga (immigrés clandestins — Ndlr), il se trouve même que certains jeunes hommes se prostituent, par rapport à ça franchement…

Abane : Je pense que vous dramatisez les choses, ça c’est une…

Afrik : Et aussi excusez-moi, je rajoute les scandales financiers qui ont frappés la société d’hydrocarbures Sonatrach, qui est la vache à lait des Algériens…

Abane : Par rapport à votre description, je pense que vous dramatisez trop les choses, c’est vrai qu’il y a de tout ça, mais jusqu’à maintenant la presse n’a pas relevé des cas de gens qui se prostituent, parce que je vais vous dire une chose l’Algérie est parmi l’un des pays où vous ne pourrez pas mourir de faim, ça c’est impossible, on ne connait pas ça en Algérie. Mais parlons de salaire et de tout, ça oui, c’est vrai qu’un député gagne 400 000 DA disons…

Afrik : C’est-à-dire l’équivalent de 4 000 euros par mois…

Massi : Parce que 400 000 DA en taux de change officielle de droit c’est 4 000 euros…

Abane : Ce n’est pas important…

Massi : Non, c’est très important, d’ailleurs c’est l’État qui a créé ça aussi, mais dans le taux de change parallèle 400 000 DA, c’est l’équivalent de 2 500 euros.

Aban : En tout cas, le problème, ne réside pas dans le fait qu’un député gagne 400 000 DA par mois, moi je trouve normal qu’un député touche 400 000 DA…

Afrik : Oui mais par rapport à la répartition des richesses…

Abane : Le problème ce n’est pas qu’un député touche 400 000 DA, il doit vivre normalement comme le reste du monde, il ne va pas jouer le mendiant dehors, ce n’est pas normal ! La vrai question, justement parce qu’on focalise la question sur les députés, pour moi le problème ce n’est pas le député qui touche 400 000 DA c’est le travailleur qui touche le Smic, c’est ça la vraie question, c’est-à-dire au lieu de se focaliser sur n’importe quoi sur les députés (ou les machins), on doit poser les bonnes questions, les bonnes questions sont : est-ce qu’un travailleur aujourd’hui mérite-il un salaire de 15 000 DA (l’équivalent de 150 euros par mois), c’est ça la question ! Moi, je dis que NON, NON, d’ailleurs les jeunes de pré-emplois ne cessent de manifester chaque semaine, ils sont toujours là aux manifestations par rapport à leurs situations. Moi, je me rappelle un discours de Yazid Zerhouni, qui était ministre de l’Intérieur, il disait avant d’annoncer le pourcentage de chômage en Algérie, ils ont déclaré qu’il était de 13 %, 13 % de chômeurs en Algérie, je vous rappelle que ce jour-là, il avait dit que même ceux qui vendent des tabacs, ceux qui possèdent une petite tablette pour vendre des cigarettes, même eux sont considérés comme ouvriers, comme des travailleurs, ce n’est pas possible ! ce n’est pas possible ! aujourd’hui, on parle de taux de chômage de 10 % pour casser leurs chiffres ? et on ne peut jamais vérifier leurs chiffres, je leur dis c’est plus que ça, rien que de sortir dans la rue, nous voyons des gens qui remplissent les cafétérias toute la journée, tout le monde dehors, mais ce n’est pas possible, ce n’est pas tous les Algériens qui sont des hommes d’affaires !

Afrik : Bien-sûr…

Abane : Vous vous imaginez ? s’ils sont dehors parce qu’ils ne travaillent pas, donc ce chiffre de 10 % de chômage n’est pas vrai, et de deux la majorité que ceux qui considèrent eux comme étant des travailleurs, la majorité sont sous-contrat, ils sont marginalisés du côté de salaire, et cela doit changer, d’ailleurs ils sont là ils contestent et nous-mêmes, nous sommes avec eux, nous partageons leurs soucis (…)

Afrik : Et peut-être ça sera ma dernière question, c’est par rapport aux victimes de terrorisme, il y a une loi qui a été adoptée récemment relatives aux femmes violées…

Abane : C’est-à-dire que vous avez vu mon profil, vous m’avez étudié… (rire) C’est normale que ces victimes de terrorisme sortent aujourd’hui dans la rue, c’est normal que les gardes communaux protestent…

Afrik : Juste pour vous dire que ces femmes violées sont rejetées par la société algérienne, vous connaissez très-bien la société algérienne qui ne pardonne pas à une femme violée, même si elle est violée et donc victime, la plupart de ces femmes ont été rejetées et par certains e leurs familles, d’autres ont subi le pire, elles étaient tuées par les membres de leurs familles après leur retour, d’autres elles étaient obligées de s’enfouir et de faire des choses…

Abane : Je vais vous dire une chose, quand vous êtes dans État que le nôtre, géré par des gens qui au lieu de remettre tout en cause, au lieu d’avancer, eux ils ont préféré nous faire stagner dans un stade où les gens ne se retrouvent plus. Je vais vous donner un exemple, par rapport à la Charte de la conciliation nationale, initiée par le président Bouteflika qui n’a rien à voir, d’ailleurs durant la décennie noire Bouteflika n’était pas là, il était au Qatar, et c’est la raison pour laquelle les Qataris sont maintenant ici pour piller le sud algérien. Donc, lui au lieu, d’ailleurs il a dit dans son premier discours en 1999, il a dit que (…) s’il avait 20, il allait devenir terroriste ! au lieu de dire « si j’avais 20 ans je prendrais les armes et combattre ces fascistes » ! Vous voyez, donc lui il a installé la Charte de la conciliation nationale qui donne avantage aux terroristes au lieu de le donner…

Afrik : Aux victimes…

Abane : Pas seulement aux victimes, mais à tous ceux qui ont pris les armes et ceux qui ont combattu le terrorisme, que ce soit les victimes, que ce soit les gardes communaux, que ce soit les patriotes, que ce soit les militaires, en tout cas toutes les institutions militaires, c’est-à-dire au lieu aujourd’hui par exemple, nous voyons (…) d’ailleurs des terroristes, il ne faut même pas en parler, parce que il y a une certaine loi qui dit que c’est interdit qu’on touche à eux, je parle pas physiquement, c’est-à-dire, ils ont la liberté, ils ont plus d’avantages, maintenant on trouve des terroristes qui étaient des enseignants, ils ont repris aujourd’hui leur travail, est-ce que c’est possible d’envoyer un enfant pour être enseigné par quelqu’un qui égorgeait les gens, quelqu’un qui était au maquis ? quelqu’un dans la lutte armée, quelqu’un dans le dijhad ? est-ce que c’est possible ? la Charte de la conciliation nationale le permet, elle a tellement donné d’avantages à ces gens là mais elle a marginalisé en contre partie ces gens qui ont sauvé la République, c’est pas Bouteflika qui a sauvé la République, ce n’est pas Zeroual ou autre…

Afrik : Vous parlez des éléments de l’ANP (Armée nationale populaire — Ndlr), les patriotes, les gardes communaux…

Abane : Voilà ! tous ceux qui ont choisi de sauver la République. Ces braves gens-là y compris ceux qui ont payé le prix, je peux même parler des disparitions (…) que nous oublions souvent (…) c’est un dossier très lourd qui n’a pas été réglé. Ces familles-là sortent aussi chaque mercredi, elles sont là chaque mercredi et demandent la justice (…) Nous aussi nos sommes avec ces gens-là, nous sommes de leur côté et c’est pour ça que nous demandons une deuxième République pour que tout ça soit remis en cause.

Afrik : Je reviens vers vous Massi…

Massi : Si vous voulez je veux juste ajouter quelque chose, parce que c’est un sujet très important, comme a dit Meziane Abane, que le chiffre officiel du chômage en Algérie est de 10 % alors qu’on sait bien que c’est tout à fait faux. Donc je voulais juste parler du dispositif PDI (Programme d’insertion des diplômés) qu’ils ont inventé, un programme inventé par le gouvernement. Par rapport à ce programme, quand un étudiant termine ses études un licencié ou un docteur d’État et il ne trouve pas de travail, ils partent s’inscrire au service PDI, je vous signale juste, qu’un étudiant qui a passé toute sa vie à étudier à faire des recherches et à se casser la tête, à la fin il va se retrouver avec un salaire minable de 9 000 DA (l’équivalent de 90 euros par mois) avec un contrat de trois ans…

Afrik : C’est dont je parlais tout à l’heure…

Massi : Déjà ça c’est très grave ! et le plus grave aussi c’est tout à fait contradictoire au Smic fixé à 18 000 DA (180 par mois)…

Afrik : Et récemment, ils ont refusé d’augmenter le Smic…

Massi : Oui, oui mais je ne parle pas de Smic, (…) le problème c’est que d’une part le Smic est à 18 000 Da et d’autre part on paye les gens à 9 000 DA, 9 000 DA c’est pour le licencié ou le diplômé d’État alors que pour les autres diplômés des centres de formation professionnelle ils gagnent 5 000 DA (l’équivalent de 50 euros par mois) à 9 000 DA, alors imaginez cette injustice, ils violent les lois eux-mêmes…

Afrik : C’est pourquoi je parlais de la mauvaise répartition des richesses. Une dernière question et je vous libère, qu’est-ce que vous pensez de la jeunesse algérienne ? Au moment de la coupe du monde, au moment du foot du sport (…) c’est-à-dire que pendant les matchs, ils sortent c’est bien et c’est la joie, c’est de leur droit ça, moi franchement voir un jeune algérien qui exprime sa joie ça me fait plaisir, en même temps dans les manifestations on leur interdit, par ailleurs, le ministère des Sport et de la Jeunesse avait octroyé la somme de 400 000 DA (l’équivalent de 4 000 euros) pour leur déplacement au Brésil, bon c’est une bonne choses pour ces jeunes, mais comment en même temps, on dépense de l’argent même si entre parenthèses, je suis contente pour ces jeunes qui partent au Brésil, y en a ceux qui n’ont jamais voyagé, mais comment en même temps on trouve le moyen de dépenser de l’argent pour envoyer les jeunes au Brésil alors qu’au niveau des salaires…

Abane : Ce n’est pas ça le problème, pourquoi nous parlons toujours d’argent alors que nous nous battons pour des valeurs et des principes ? La jeunesse algérienne a toujours résisté, elle a résisté depuis 1962, elle a résisté en 80, elle a résisté en 63, elle a résisté en 88, elle a résisté en 2001 et continue toujours à résister jusqu’à aujourd’hui, c’est une jeunesse qui aime la vie, qui espère et qui vit pour ses rêves, c’est la raison pour laquelle nous sommes et nous serons toujours debout, nous serons toujours là, il y en a certains qui ont préféré y aller vers d’autres cieux nous comprenons ceci, parce que l’être humain il est fait de quoi ? il est fait de rêve et d’espoir, certains l’ont perdu ici, ils l’ont trouvé ailleurs, certains ils étaient ailleurs et ils l’ont retrouvé ici, donc nous que ce soit ici ou ailleurs nous nous considérons tous comme Algériens, et aspirons à un État démocratique, à une République, à une Algérie plurielle où nous serons tous ensemble ici chez nous ou ailleurs, on s’en fout, le plus important c’est que nous sommes là, nous résistons et nous continuons à résister jusqu’à ce que les choses changent en Algérie.

Massi : Je rajoute quelque chose sur ça, parce qu’il n’a pas répondu à votre question, concernant l’État qui a payé 4 000 euros, etc., écoutez les jeunes algériens sont des jeunes malheureux comme a dit Meziane, depuis 62, c’est un peuple qui n’a jamais vécu un moment heureux ou des moments de joie, malheureusement, c’est un peuple malheureux, donc ça relie ma réponse de tout à l’heure quand on a parlé de la société, donc ils sont en train d’acheter la paix sociale parce que c’est une période très sensible, ils sont en train de dépenser des budgets énormes pour payer aux jeunes leurs déplacements au Brésil alors que moi-même, je suis contre ça et je vais vous dire pourquoi : si un jeune a un travail, a un mode de vie, a un appartement, a une vie, il peut se permettre de voyager par ses propres moyens, on n’a pas besoin que le gouvernement paye des voyages ou bien pour ceci ou bien pour cela. Même le sport en Algérie, même la qualification au mondial c’est politisé, on a vu le gouvernement qui dépense des milliards en dollars pour que l’Algérie se qualifie au mondial. D’ailleurs je vous raconte, une petite anecdote, pendant la dernière qualification avec le Burkina Faso, j’ai entendu dans un café des gens parlé des qualifications, il y avait quelqu’un (…) qui est passé devant il a écouté la discussion, il y a quelqu’un qui avait lancé que l’Algérie va acheter le match et la personne leur a répondu : « Écoutez, l’Algérie peut acheter tous le Burkina Faso pour gagner le match et se qualifier à la coupe du monde pourvu que les jeunes soient heureux (…), en conclusion ce gouvernement est en train d’acheter la paix sociale, ils sont en train de faire endormir le peuple pour que les jeunes aillent au Brésil et vont oublier tous les soucis du quotidien…

Afrik : En somme, la jeunesse algérienne, est une jeunesse malheureuse…

Massi : Exactement.

Je termine mon enregistrement, je salue les membres rencontrés du mouvement « Barakat », je m’arrête un moment devant la sortie, je lève mes yeux vers le ciel, une mouette survole le ciel bleu d’Alger, je reprends ma route, et j’arpente encore une fois la rue de « Didouche Mourad »…

(1) Amirouche et Haouès sont des martyrs de la Révolution algérienne.
N. B. : Le début de l’enregistrement n’a pas été enregistré, à cause d’une mauvaise manipulation de l’appareil, je présente toutes mes excuses à M. Meziane Abane.

De notre correspondante à Alger

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