Méditerranée rive sud (2) : le regard tunisien

Deuxième halte proposée par les éditions Maisonneuve & Larose dans leur périple autour  » des représentations de la Méditerranée « , à travers les regards croisés de tous les peuples qui l’entourent : la Tunisie, dont la manière de voir est exprimée par deux écrivains contemporains, une philosophe et un historien, tous deux professeurs à Tunis, Emna Belhaj Yahia et Sadok Boubaker.

Lorsque l’on regarde la Mer Méditerranée depuis la Tunisie, une première évidence se dégage : le pays est tout entier baigné par elle, sur ses façades est et nord. Et le regard se porte naturellement vers elle : les villes, les populations, l’activité, tout s’est progressivement rapproché de la côte au cours des siècles. « Je prefère rester debout pour regarder la mer. Elle déroule devant moi ses histoires entremêlées et elle met en marche le temps, les existences qu’elle a abritées, celles qu’elle abrite encore… » Vision dans les yeux d’Emna Belhaj Yahia de gamins des faubourgs populaires de Tunis qui jouent dans l’eau : « Elle gomme la brutalité de ces adolescents, triomphe de leur misère. Et ils ressortent de cette eau généreuse éblouissants, comme si la Méditerranée avait toujours été leur véritable bulle… »

Contraste frappant entre la réticence de la vision marocaine et la franche confiance de la vision tunisienne : la  » mer blanche du milieu « , comme cette mer est nommée en arabe, est une partie essentielle de la psychologie collective des Tunisiens, peuple ouvert aux échanges, au commerce maritime, à des influences diverses. Pour la génération qui avait vingt ans dans les années 1960-1970, « la mer, qu’on la traverse par bateau, par avion ou par simple rêve, était le lieu par excellence où disparaissait l’étroitesse de la limite, où circulait le flux d’une conscience éveillée à soi et à l’autre ». « Berbéro-carthaginoise et gréco-latine, judéo-arabe et islamo-chrétienne, croyante et athée, fataliste et anarchisante, nonchalante, mercantile et industrieuse, ma Méditerranée n’est belle que parce qu’elle est multiple », écrit encore Emna Belhaj Yahia.

Grand butin, grand bonheur

En contrepoint de cette vision inspirée de la Méditerranée comme creuset et de la Tunisie comme carrefour ouvert à tous ses embruns, Sadok Boubakeur s’attache pour sa part à dénicher les sources de ce rapport intime entre la Tunisie et la mer : faut-il les chercher dans les épopées des corsaires, des deys triomphants du début du dix-septième siècle, chantés pat Ibn Abi Dinar : « Il a eu grand bonheur en mer… » ou « La vie lui a offert grand butin en mer et grand bonheur sur terre… » Mais la mer vécue comme terrain de chasse n’est pas encore la mer commerçante et pacifique où les échanges entre les peuples et les civilisations se nouent.

La perception de la Méditerranée comme frontière ou comme ensemble est d’ailleurs au coeur de la grande fracture politique qui traverse la vie institutionnelle tunisienne pendant les quatre siècles qui suivent la crise politique de la moitié du XVIème siècle : la première tendance défendant la légitimité du souverain en place (quitte à lui pardonner ses tentations diplomatiques au Nord de la Méditerranée), la seconde se ralliant aux sirènes ottomanes (quitte à abandonner une part de la souveraineté tunisienne à des élites venues de Turquie ou appuyées par des autochtones alliés).

Dès le XVIème siècle, le débat oppose d’ailleurs les villes côtières, majoritairement favorables aux ottomans, aux populations de l’intérieur, plus attachées à une indépendance du pouvoir tunisien. Le mouvement autonomiste étant souvent conduit, à la fois pour se démarquer et pour appuyer ses revendications, à se rapprocher des puissances occidentales, avant d’être directement influencé, à partir du XIXème siècle, par les idéologies nationales qui s’imposent en Europe… avant de devenir au XXème le principal argument de la lutte anticoloniale !

Intersection d’influences

Mais dès lors que l’historien observe les réalités économiques tunisiennes, depuis le XVIIème siècle, il ne peut manquer de noter que la croissance et l’expansion tunisienne ont toujours dépendu du développement de ses relations commerciales avec l’Orient et l’Occident, qu’il s’agisse de productions agricoles, de biens manufacturés, de produits de luxe… « La Tunisie est méditerranéenne par sa géographie et son histoire parce que la Méditerranée est le seul espace d’échanges possible », conclut sobrement Sadok Boubaker.

C’est sans doute dans la première moitié du vingtième siècle que l’idée d’une « méditerranéité » s’impose avec le plus de force dans la vision du monde des Tunisiens : le livre d’Ali Douaji,  » Périple à travers les bars méditerranéens « , roman publié par épisodes à partir de 1930, correspond très exactement à ce mouvement de définition d’une identité tunisienne à l’intersection entre plusieurs grandes influences, en réaction certainement à un volontarisme latino-chrétien, mais en intégrant pourtant l’ouverture vers l’Occident parmi les trois grandes filiations qui déterminent l’âme tunisienne : culture française, racines latines et grecques, civilisation arabo-ottomane.

Les premières années de l’indépendance verront Habib Bourguiba insister surtout sur l’identité et la souveraineté tunisienne, ne mettant en avant une communauté méditerranéenne que par d’habiles références au monde grec, lors des moments de tension avec la France, ou contre les visions panarabes jugées hégémoniques de Nasser… Car c’est au-delà d’une unité partielle de la Méditerranée qui n’impliquerait que sa rive Sud que la Tunisie regarde, depuis toujours : comme l’écrit justement Sadok Boubaker, « Le nouvel espace méditerranée, aujourd’hui en construction, est le produit de la politique euro-méditerranéenne. Il est aussi fondé sur l’adhésion volontaire des Etats. Ceci implique que sa réalisation ne pourra pas se faire au détriment des uns et au profit des autres « . Sagesse de l’historien, qu’il faut au plus vite faire partager aux politiques !

Emna Belhaj Yahia, et Sadok Boubaker, La Méditerranée tunisienne, Maisonneuve & Larose, 2000.

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