Me Jacques Vergès, un « salaud lumineux » au service de l’humain

Jacques Vergès, communément appelé « l’avocat du diable » pour avoir défendu ceux qui étaient estimés « indéfendables », s’est éteint jeudi soir, à 88 ans, des suites d’une crise cardiaque, à Paris, dans la chambre de Voltaire. Le sulfureux défenseur de toutes les causes, qui a également mené un rude combat pour l’indépendance de l’Afrique vis-à-vis de l’Occident, était aussi bien haï qu’aimé et admiré.
Portrait de celui qui était toujours égal à lui-même.

La valeur d’un homme se mesure au nombre de ses ennemis. Ce proverbe bien connu pourrait s’appliquer à Jacques Vergès qui se définissait lui-même comme un « salaud lumineux ». L’avocat amateur de cigares, à l’élocution parfaite, au regard malicieux, arborant toujours ses fameuses lunettes noires rondes, n’en avait que faire de ceux qui le critiquaient, le haïssaient, ou encore le méprisaient pour ses positions qui dérangeaient la bienséance établie par la société.

Provocateur, n’ayant jamais sa langue dans sa toge, il savait faire parler de lui. Même après s’être éteint. Pour l’avocat Patrick Klugman, ancien président de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), c’était un « immense acteur qui s’est servi de sa robe d’avocat pour illustrer les rôles qu’il s’était lui-même attribués ». Alain Jakubowicz, président de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), estime pour sa part que Jacques Vergès « n’avait jamais été un modèle d’avocat ». « J’ai dit suffisamment mon hostilité à Jacques Vergès de son vivant et je m’abstiendrai de parler au moment de sa mort », a déclaré pour sa part Serge Klarsfeld.

Etre un trublion. Aller à l’encontre des idées reçues. Mettre son doigt dans la plaie. C’est justement ce qu’aimait Jacques Vergès, qui prenait même parfois un malin plaisir à être pointé du doigt pour avoir osé affirmer son indépendance et sa différence. Un courage que lui reconnaissent nombre de ses confrères. Il était « un très brillant avocat, courageux et indépendant. Un avocat, ce n’est pas un mercenaire, c’est un chevalier, et Jacques Vergès était un chevalier », a déclaré Me Charrière-Bournazel, ancien Bâtonnier du Barreau de Paris, qui admet sa surprise face à la rapidité de son décès. Le drame est survenu ce jeudi soir, à 20h00, à Paris, dans la chambre de Voltaire, alors qu’il s’apprêtait à dîner avec ses proches. « Il avait fait une chute il y a quelques mois, et du coup il était très amaigri, marchait très lentement. Il avait des difficultés à parler, mais intellectuellement il était intact. On savait qu’il vivait ses derniers jours, mais on ne pensait pas que ça viendrait aussi vite », a souligné l’avocat.

« J’étais prêt à défendre Hitler »

Ainsi, Jacques Vergès a rendu sa toge pour toujours. Une toge qu’il a arborée à maintes reprises pour défendre ceux qu’on estime « indéfendables » : des meurtriers, terroristes, dictateurs… Ils pouvaient tous compter sur l’avocat. Ce fut le cas de Klaus Barbie, le chef des Kmers rouges, Pol Pot, Saddam Hussein, le Vénézuélien Carlos qui affirmait avoir choisi « Vergès comme avocat, car il est encore plus dangereux » que (lui). Celui qui avait sa propre vision du métier d’avocat était même « prêt à défendre Hitler, si ce dernier était en vie », avait-il un jour affirmé. « J’aurais défendu Hitler. Tout le monde a le droit d’être défendu. Défendre ce n’est pas excuser. L’avocat ne juge pas. Il ne condamne pas. Il n’acquitte pas. Il essaye de comprendre. Quand l’avocat essaie de comprendre le chemin qui mène celui qui nous ressemble à commettre un crime que nous sommes les premiers à réprouver, nous faisons du travail social ».

Pour une Afrique indépendante

Jacques Vergès, épaulé par Laurent Dumas, a aussi été l’un des rares avocats à s’être engagé à défendre l’ex-chef d’Etat ivoirien, Laurent Gbagbo, incarcéré à la Haye depuis novembre 2011. « Le temps de la colonisation et des juges de paix à compétence étendue est terminé », avait-il alors déclaré. Contacté par Afrik.com, le responsable congolais d’une association, résidant en France, proche de l’avocat, le reconnait bien en ces termes, soulignant sa forte présence en Afrique et la lutte que Me Vergès a menée pour l’indépendance du continent vis-à-vis de l’occident. « Jacques Vergès était un anti-colonialiste convaincu. Il a été très marqué par l’assassinat de Patrice Lumumba. C’était un homme très humain, à l’écoute, toujours joignable malgré ses occupations. Il avait même prévu de constituer un comité pour soulever les problèmes que vivent les Noirs en Libye ».

Pour son amie Ginette Hess Skandrani, militante politique française, « Jacques Vergès était un ami des peuples opprimés et de beaucoup d’exclus de la société. Le combattant des justes causes, un rebelle à l’ordre public, l’ami des grands de ce monde et également conseiller de ceux qui ne pouvaient se défendre ». « Je l’ai souvent croisé dans les couloirs du tribunal, lors des procès comme celui du philosophe Roger Garaudy ou celui de Gilles Munier qu’il défendait également, ou dans des conférences internationales en Libye », précise-t-elle, rappelant qu’il « a été un des rares à défendre Mouammar Kadhafi, le guide de la Jamrihiya libyenne lâchement assassiné, puis Bachar al Assad également traité de dictateur, sans oublier Saddam Hussein, pendu pour avoir osé résister à la colonisation et enfin Gbagbo ». Et « lorsque je lui avais demandé pourquoi il avait défendu Klaus Barbie, il m’a répondu : « C’était une occasion unique de faire ressortir tous les crimes qu’avait commis l’Etat français contre le peuple algérien, mais malheureusement, la France n’est toujours pas prête à le reconnaître ».

Vergès l’Algérien

L’avocat entretenait en effet un lien très particulier avec l’Algérie. « Entre les Algériens et moi c’est le coup de foudre », aimait dire Jacques Vergès qui « a été l’avocat de la cause algérienne dans sa guerre de libération. Il a également été, toute sa vie, à côté des Palestiniens et de leur lutte de décolonisation », selon cette proche. Son histoire d’amour avec l’Algérie débute en 1957. Celui que les Algériens nommaient affectueusement « Mansour » qui signifie « Victorieux », est alors appelé à défendre une jeune militante du Front de libération national (FLN), Djamila Bouhired, qu’il épousera d’ailleurs quelques temps plus tard, se convertissant même à l’Islam. Les dirigeants de la zone libre d’Alger, qui lui accordent une totale confiance, lui proposent d’ailleurs de créer un collectif du FLN pour défendre les prisonniers nationalistes.

«Défense de rupture»

Au départ condamnée à mort, Djamila Bouhired sera ensuite graciée. Son salut, elle le doit sans doute au redoutable talent oratoire de l’enfant terrible du barreau, mais surtout à sa fameuse tactique qu’il nomme « défense de rupture ». Selon Hervé Bourges, qui connaissait bien Jacques Vergès, « ce style de défense tranchait avec celle qui était jusque-là assurée par des avocats moins informés et familiers des lignes politiques générales de l’action du FLN ». Désormais, les arguments « avancés contestent la compétence des tribunaux militaires français pour juger les combattants algériens, en réclamant l’application des conventions de Genève et en dénonçant les moyens de répression qui s’exercent contre les militants algériens ». Au delà de « l’opinion publique française, les plaidoiries s’adressaient à l’opinion publique internationale », précise Hervé Bourges, qui gardera en mémoire « un homme mystérieux aux talents oratoires sans pareil, fidèle en amitié, qui défendait une ligne politique personnelle, sans mésestimer ses adversaires ». Même son de cloche chez cet intime qui parle « d’un homme à l’intelligence lumineuse, doté d’une grande dextérité pour l’utilisation des mots. Ce n’est pas pour rien qu’il était avocat ».

De la politique à l’avocat

Bien avant d’arborer définitivement l’habit de l’avocat, c’est sur le chemin de la politique qu’il avait fait ses premiers pas. Issu d’un père Réunionnais et d’une mère Vietnamienne, Jacques Vergès, né à Siam, en Thaïlande, passe son enfance et son adolescence à La Réunion, au lycée Leconte-de-Lisle, aux côtés de Raymond Barre, auquel il dispute la palme du premier de la classe. En 1942, il n’est âgé que de 18 ans lorsqu’il s’engage dans la Résistance avec son frère. Ce dernier était alors leader du parti communiste. La guerre n’empêche pas Jacques Vergès de faire le tour du monde. Il parcourt l’Europe, part en Algérie, au Maroc, avant de poser ses valises à Prague. Dès 1945, il adhère au parti communiste, se jugeant « comme un petit agitateur anticolonialiste au Quartier latin ». De 1951 à 1954, il devient membre du comité exécutif avant d’accéder à la fonction de secrétaire de l’Union internationale communiste des étudiants réunionnais. Période où il devient très proche de Mohamed Masmoudi, un des futurs ministres de Bourguiba, ou de Pol Pot, chef des Kmers rouges au Cambodge. En 1955, alors qu’il n’est âgé que de 29 ans, il démissionne de son poste, quitte Prague, et retourne à La Réunion, où il s’inscrit au barreau. Il devient alors avocat.

Dernier acte

Sa vie prend un nouveau tournant en 1970, où sa disparition soudaine intrigue. Sa famille affirme qu’elle est sans nouvelles de lui depuis plusieurs mois. L’avocat finit par réapparaître dix ans plus tard, affirmant : « Je suis passé de l’autre côté du miroir. C’est ma part d’ombre. Je suis revenu aguerri et optimiste ». Selon la rumeur qui s’est la plus répandue durant cette mystérieuse absence, il était auprès de son ami Pol Pot, au Cambodge. En tous cas, jusqu’à ses derniers instants, Jacques Vergès aura été l’objet de tous les fantasmes. Au grand étonnement de tous, l’avocat des indéfendables se produisait également au théâtre de la Madeleine, narrant sur scène, avec son légendaire charisme, sa propre vie riche d’expériences. Du lever au tomber du rideau, Jacques Vergès aura incarné de multiples rôles, tout en restant fidèle aux causes qu’il défendait. Ce n’est qu’au dernier acte, signant son dernier souffle, qu’il a rendu définitivement sa « toge rebelle ».