Maximilienne Ngo MBE : Ne bafouons pas les droits humains au Cameroun

Madame Maximilienne Ngo MBE, Directrice Exécutive du REDHAC (Réseau des Défenseurs des Droits Humains en Afrique Centrale) et ses partenaires ont entretenu les journalistes le 20 septembre 2018 sur l’évolution de la situation sociopolitique en cette veille d’un tournant politique crucial, à savoir l’élection présidentielle du 07 octobre prochain. Afrik.com a saisi cette opportunité pour plus d’éclairage à ce sujet.

 

Afrik.com : Madame Maximilienne Ngo MBE, pouvez-vous nous faire une brève présentation du Réseau des Défenseurs des Droits Humains en Afrique Centrale (REDHAC) dont vous êtes Directrice Exécutive?

Maximilienne Ngo MBE : Le REDHAC (Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale) est une organisation non gouvernementale, qui se concentre sur les droits et la protection des défenseurs des droits de l’homme en Afrique centrale

L’Afrique centrale compte 10 pays, mais le REDHAC couvre l’étendue de huit des pays de l’Afrique centrale à savoir: la République démocratique du Congo, le Cameroun, le Tchad, le Gabon, la République centrafricaine, la République du Congo, la Guinée équatoriale et Sao Tomé & Principe. Le Burundi et le Rwanda ayant rejoint le Réseau de l’Est et de la Corne d’Afrique.

Afrik.com : A quelques jours de l’élection présidentielle dans notre pays, quel est le climat qui prévaut ?

Maximilienne Ngo MBE : Depuis les 2 derniers mois, la crise sociopolitique dans les 2 régions a pris une autre ampleur, les élans de guerre à ciel ouvert :

  • Dans la nuit du 09 septembre 2018, nous avons tous vécu la coupure de la nationale N°6 Bamenda-Santa, laissant les populations dans une immense peur, coupure de route qui a été imputée à tort ou à raison aux indépendantistes. Bien qu’il faut relever la multiplication des crimes et exactions commises par ces indépendantistes pour le dénoncer vigoureusement ;
  • Le 06 août 2018, une vague de disparitions forcées en particulier le défenseur des droits humains, Mohwa Franklin, membre du REDHAC et président de FFCI à Kumba dans le Sud-Ouest bien connu des autorités sans un seul mot de celles-ci jusqu’à ce jour ; en violation flagrante de la Déclaration des Nations Unies sur les défenseurs de 1998 qui demande aux autorités de protéger les défenseurs ;
  • Le 08 septembre 2018, le Délégué de transport de Bamenda par son communiqué de presse refuse aux populations du Nord-Ouest de jouir de leur droit à la liberté de circulation en violation flagrante des dispositions des traités et conventions régionaux et internationaux, en particulier la Charte Africaine des Droits Humains et des Peuples (article 12) et le Pacte International Relatif aux Droits Civils et Politiques (article 12) ;
  • Le flux dramatiquement croissant des déplacés internes et maintenant des exodes massifs ;
  • Les arrestations et détentions illégales sans assistance judiciaire et juridique ;

Au même moment le REDHAC observe que :

  • Dans toutes les prisons du pays, les jeunes activistes et autres manifestants arrêtés vivent dans les conditions inhumaines et dégradantes telles que la non assistance juridique et judiciaire, la non assistance médicale, l’interdiction et ou l’insuffisance des visites familiales à cause de l’éloignement. Ils subissent pour la plupart les actes de tortures physiques et psychologiques alors que la majorité est innocente telle que les journalistes junior Awah Dzenyagha, dont l’assistance médicale reste précaire, Elvis McCarthy Mancho BBX.

Des Camerounais frustrés ont décidé de faire sécession et une guerre fratricide les expose à l’armée régulière,  dans ce sillage, les Peuples autochtones, les Bororos dans la région du Nord-Ouest sont les oubliés de cette guerre. Ils sont entre l’enclume  des rebelles et le marteau de l’armée régulière. Tout y passe, exécutions sommaires, des vols de bétails, des enlèvements contre fortes rançons, les villages entiers décimés, l’exode rural massif. Bref, ils sont les oubliés par nous tous de cette guerre.

Comment pourrait-on oublier la situation dans l’Extrême-Nord même si on peut noter une petite accalmie. La guerre contre la secte terroriste Boko Haram ne laisse pas seulement les héros mais aussi les laissés-pour-compte économiquement et sans sécurité et protection.

Voilà l’environnement de terrain dans lequel le gouvernement organise l’élection présidentielle en octobre 2018.

Afrik.com : Quel constat faites-vous pour ce qui concerne le processus électoral mis en place ?

Maximilienne Ngo MBE : Au delà de cet environnement, le processus électoral lui-même est entaché de violations des dispositions de la Charte Africaine de la démocratie, des Elections, et la Gouvernance (CADEG) et les atteintes aux libertés fondamentales et la violation des lois nationales.

Les atteintes aux libertés fondamentales :

Les libertés d’association, de manifestation et d’opinion ne sont plus respectées depuis au moins 2015 au Cameroun, mais cette réalité est plus présente pendant cette période électorale avec le temps partial à la télévision publique, c’est-à-dire qui devait être plus équitable, parce que le bien public nous appartient tous, les interdictions et menaces de meetings de certains candidats (MRC, Univers, PPD) pour ne citer que ceux-là.

Les violations de la loi :

L’observation électorale par les associations nationales, internationales et autres institutions est prévue par la loi. Il suffit de faire une simple demande au ministère de tutelle. Hors certaines associations ont vu leur nombre d’observateurs revus à moins que rien (cas de l’ONG Dynamique citoyenne). D’autres comme le REDHAC qui, depuis le 24 août 2018, a adressé une lettre au ministre de l’Administration territoriale en lui indiquant qu’il sollicitait une lettre d’accréditation pour observer les élections et documenter les cas de violations des droits humains de toutes les parties prenantes dans le Nord-Ouest, Sud-Ouest et Littoral. A moins de 3 semaines de l’élection, le REDHAC n’a pas reçu de réponse. Nous venons tout de même de faire un recours gracieux par voie d’huissier ce jour 20 septembre 2018.

Les fonds pour la campagne électorale :

Le Cameroun est parmi les pays qui luttent contre le blanchiment d’argent, contre la corruption bien  qu’étant un des pays les plus corrompus au monde. Aussi, dans une circulaire du ministère des finances, afin de sécuriser les fonds publics, il est interdit de payer plus de 200 000 fcfa en espèces. Comment peut-on comprendre que l’Etat du Cameroun donne 15 000 000 (quinze millions de fcfa) en espèces aux candidats ? Pour le REDHAC, c’est un acte de corruption.

Afrik.com : Face à ce tableau somme toute sombre, quelles actions avez-vous entreprises afin de remettre le « train sur les rails » ?

Maximilienne Ngo MBE :

  • le 14 juillet 2018, le REDHAC a appelé à une Commission Vérité, Justice & Réconciliation ;
  • Le 25 juillet 2018, le Cardinal TUMI a à son tour appelé à la Conférence Générale des Anglophones ;
  • Le 19 septembre 2018 à Yaoundé, Mgr Samuel KLEDA, Président de la Conférence Episcopale Nationale du Cameroun, Cheik OUMAROU Malam, Président du Conseil Supérieur Islamique et Rév. Samuel FONKI, Président du Conseil des Eglises Protestantes du Cameroun, après avoir analysé la situation, ont également appelé à un Grand dialogue.
  • Certains partis comme le SDF, la plateforme soutenant AKERE MUNA etc se sont appropriés de cette proposition. D’autres forces vives, partis politiques ont parlé du dialogue inclusif, bien que pour le REDHAC aujourd’hui, il faut aller au-delà du dialogue.

Afrik.com : Pour terminer, quel vœu émet le REDHAC ?

Maximilienne Ngo MBE : Comme le gouvernement s’obstine à tenir une élection présidentielle dont le scrutin se déroulera dans un climat d’atteinte à la loi sur la transparence électorale et de non respect de la Charte Africaine de la Démocratie, des Elections et de la Gouvernance, aux multiples violations des droits humains, le REDHAC demande à l’ensemble des candidats en lice d’inscrire dans leurs programmes, la mise sur pied d’une Commission Vérité, Justice & Réconciliation devant siéger aux lendemains du 07 octobre 2018 afin d’établir les responsabilités dans le cadre de toutes les crises dont fait face le Cameroun, lutter contre l’impunité, réparer et pardonner. Ceci passe par une justice transitionnelle, la mise en place d’une commission électorale consensuelle, la discussion autour de la forme de l’Etat en vue de la consolidation des institutions démocratiques et de l’Etat de droit.

Pour terminer, le REDHAC demande au ministère de l’Administration territoriale d’accorder les lettres d’accréditation à toutes les organisations sans discrimination aucune  et veiller à la sécurité et la protection de leurs membres sur le terrain avant, pendant et après l’élection.