Masri Feki : « En Egypte, la rue a fait office de Parlement pour renverser Morsi »

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Deux ans après la chute de Hosni Moubarak, l’Egypte signe l’acte 2 de la révolution. Elu à la tête du pays il y a un an, le Président égyptien, Mohamed Morsi, a été à son tour renversé mercredi soir, par l’armée qui lui avait donné un ultimatum de 48 heures pour se retirer du pouvoir. Un coup d’Etat intervenu suite à la grande contestation populaire à son encontre. Quels sont les raisons de sa chute ? Masri Feki, essayiste natif du Caire, Chercheur en géopolitique à l’Université Paris 8, analyse la situation.

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Afrik.com : Le président de la Haute Cour constitutionnelle Adly Mansour a prêté serment pour diriger la transition. Est-il légitime pour assurer cette fonction ?

Masri Feki :
Oui il est légitime. L’armée a respecté l’ordre constitutionnel qui est une coutume dans la Constitution égyptienne. La Constitution dit que si le poste du Président est vacant, c’est le Président du Parlement qui assure la transition. Et si le poste du Président du Parlement est vacant, c’est le Président de la Haute Cour constitutionnelle qui l’assure. C’est le cas actuellement en Egypte. Voilà pourquoi je dis que l’armée a respecté l’ordre constitutionnel. Il semble que l’Egypte se dirige vers l’écriture d’une Constitution. Pour le moment, l’armée n’a pas abrogé la Constitution, mais l’a suspendu. Elle a joué la carte de la prudence, puisque avant d’intervenir contre Morsi, elle a convoqué tous les représentants des mouvances politiques dans le pays, dont un salafiste. Ce dernier a justement refusé l’abrogation de la Constitution. C’est pour cela qu’elle a annoncé qu’elle serait seulement suspendue pour le moment.

Afrik.com : Comment expliquez-vous ce coup de force rapide de l’armée contre Mohamed Morsi ? Etait-ce préparé ?

Masri Feki :
Oui c’était prévu. A partir du moment où l’armée a lancé un ultimatum, il n’y avait plus d’alternatives pour Mohamed Morsi. Il ne pouvait pas être d’accord avec l’opposition. Les négociations entre les deux parties étaient mal engagées. Et puis l’opposition a considéré comme une victoire le communiqué de l’armée qui s’est clairement mobilisée en faveur de la contestation populaire contre Morsi. Ce dernier ne pouvait pas non plus démissionner, car il obéit au Guide suprême de la confrérie des Frères musulmans qui refusait catégoriquement qu’il se plie à l’ultimatum de l’armée. Les autres dirigeants des Frères musulmans étaient aussi opposés à ce qu’il quitte le pouvoir. Donc d’un côté, le coup d’Etat lui a permis de sauver la face car il peut affirmer qu’il a été renversé par la force et qu’il n’a pas démissionné de son plein gré. D’autant que ses chances de se maintenir au pouvoir étaient amoindries, en raison de la forte union entre la rue et les partis d’opposition. Il y a eu un rapprochement important entre la rue et les partis politiques, qui ont cette fois-ci corrigé leurs erreurs du passé et pris part ensemble à cette révolution. Ce qui n’était pas le cas lors du soulèvement contre Moubarak.

Afrik.com : Morsi a été toutefois élu démocratiquement. Est-ce normal que l’armée le destitue de la sorte ?

Masri Feki :
Il est vrai que Morsi a été élu démocratiquement. Mais il n’a pas exercé le pouvoir de façon démocratique. Les Frères musulmans ont commis de multiples dérives qui se révélaient dangereux pour le pays et sa sécurité. Ils se sont accaparés des institutions de l’Etat. Ils menaient des tractations avec le Hamas, les islamistes syriens. Et dernièrement, leur politique belliqueuse contre l’Ethiopie, concernant le contrôle du Nil, a été très mal vue, notamment par l’armée. Plusieurs rumeurs circulaient d’ailleurs concernant une future guerre entre l’Ethiopie et l’Egypte. Les Frères musulmans ont aussi causé beaucoup de tort aux médias, en restreignant leur liberté, aux chrétiens, coptes et chiites. Certains chiites ont été récemment lynchés par des sympathisants des Frères musulmans à l’appel des responsables de la confrérie. Un évènement qui a beaucoup choqué en Egypte. L’intervention de l’armée est techniquement un coup d’Etat, mais à l’appel d’une grande partie du peuple égyptien. Il y a eu quand même deux fois plus de manifestants contre Morsi que Moubarak. La Constitution approuvée par Morsi ne permettait pas aux responsables politiques du Parlement de renverser le chef d’Etat élu. Raison pour laquelle d’ailleurs les Frères musulmans n’ont cessé de repousser les législatives, craignant de ne pas obtenir la majorité. Une erreur qui leur a coûté cher. Finalement en Egypte, c’est la rue qui a fait office de Parlement pour renverser Morsi.

Afrik.com : Mais ce renversement de Mohamed Morsi ne constitue-t-il pas un risque de coup d’Etat à répétition dans le pays, qui aurait lieu chaque fois qu’une partie du peuple sera mécontent ?

Masri Feki :
Effectivement c’est un vrai risque, car maintenant il y a un antécédent. Autant Moubarak, lui, tout le monde savait qu’il truquait les élections pour les remporter et qu’après 30 ans de pouvoir les Egyptiens n’en pouvaient plus de son régime. Autant la situation est très différente avec Morsi qui, lui, a été élu démocratiquement, avec des élections transparentes. Mais il faut noter que ces manifestations contre Morsi étaient spontanées. L’armée n’a rien planifié. Elle n’a pas joué de rôle pour les encourager. Elle a juste profité de la vague populaire pour renverser Morsi. En revanche, une question se pose désormais. Quel rôle doit jouer l’armée dans ce genre de situation? Et dans quelle mesure doit-elle garantir la stabilité et l’équilibre du pays? Je pense que l’armée continuera à jouer un rôle important dans le pays et à bénéficier d’un fonctionnement autonome. Mais elle restera à l’écart de la vie politique. Ce n’est pas à son avantage de revenir au pouvoir. Elle le sait. L’Egypte sera une démocratie musclée avec un fort pouvoir militaire, comme la Turquie et le Pakistan. L’autre risque c’est que si un nouveau Président est élu et qu’il est par la suite contesté par les islamistes, est-ce que l’armée interviendra à nouveau? Car si elle ne le fait pas, on se demandera pourquoi elle intervient pour une partie du peuple et pas une autre.

Afrik.com : Beaucoup d’observateurs évoquaient une alliance entre les militaires et les Frères musulmans. Qu’est-ce qui a donc poussé l’armée à lâcher Mohamed Morsi ?

Masri Feki :
Il n’y a jamais eu d’alliance entre l’armée et les Frères musulmans. Ça, c’est un fantasme de certains observateurs. Lorsque les islamistes sont arrivés au pouvoir, l’armée a juste composé avec la réalité, mais il n’y a jamais eu d’alliance. Elle a été neutre après l’élection de Morsi, même si elle ne voyait pas d’un bon œil l’arrivée d’un islamiste à la tête du pays. Le froid entre l’armée et les Frères musulmans a débuté lorsque Morsi a limogé le Maréchal Hussein Tantaoui. L’armée a finalement profité de ce mouvement de révolte pour mettre un terme à son régime.

Afrik.com : Qu’est-ce qui a poussé les Egyptiens à se révolter massivement contre Mohamed Morsi ?

Masri Feki :
Au-delà de son incompétence, son incapacité à redresser le pays, je pense qu’une grande partie des manifestants étaient opposés à l’islamisme politique. C’est en fait une opposition idéologique au pouvoir islamiste. L’Egypte est profondément divisée. L’Egypte n’est pas un pays comme la Somalie, ou encore l’Afghanistan. L’Egypte est un pays marqué par un grand pluralisme et une grande diversité sur le plan des idées notamment. Par conséquent, les Egyptiens ne pouvaient pas accepter qu’une seule idéologie s’impose à tout le pays, éclipsant toutes les autres. De plus, beaucoup considéraient que Morsi était le Président des Frères musulmans seulement et non de tous les Egyptiens. Pour une grande partie de la population, il veillait aux intérêts des Frères musulmans et non du pays. Il a aussi été honni parce qu’une grande partie des Egyptiens ne supportaient plus qu’il réponde aux ordres du Guide suprême des Frères musulmans. Il y avait un consensus général autour du fait que l’Egypte devait avancer vers la voie de la démocratie. Ce coup d’Etat constitue donc un acte de rectification, de retour aux idéaux de la révolution. Désormais, tous les politiques sauront que s’ils sont élus, ils doivent essayer d’être proches du consensus en cas de grand mécontentement populaire, au risque d’être destitués.

Afrik.com : Les divisions profondes dans le pays peuvent-elles faire craindre une guerre civile ?

Masri Feki :
Il y a un risque de violence, c’est vrai. C’est d’ailleurs ce que craint l’armée qui s’est mobilisée dans tout le pays et reste sur ses gardes. Mais je n’emploierai pas le mot guerre civile qui, je pense, n’est pas approprié à la situation actuelle. La guerre civile voudrait dire qu’il s’agit d’un clivage communautaire. Or, la crise du pays n’a rien à voir avec cela. Il s’agit d’une opposition idéologique et non communautariste. Dans chaque famille égyptienne, vous trouverez toujours un barbu et dans chaque famille islamiste, vous trouverez toujours une brebis égarée, qui défend des idées libérales. Donc j’insiste, ce n’est pas un conflit communautaire. Dans une même famille, vous pouvez avoir différents modes de penser en confrontation. S’il y a guerre civile, ça veut dire quoi ? Que les membres d’une même famille vont se battre entre eux?

Afrik.com : Que va devenir la confrérie des Frères musulmans en Egypte ? Ce coup d’Etat risque-t-il de réduire sa puissance dans la vie politique du pays ?

Masri Feki :
Je ne pense pas que la confrérie des Frères musulmans soit affectée. Elle a connu pire avec les régimes de Nasser et El Sadate qui menaient des vagues d’emprisonnement contre ses membres. Par contre, le parti politique des Frères musulmans, le parti Justice et Liberté, risque l’implosion comme n’importe quel parti d’ailleurs, après un coup d’Etat ou la défaite d’une élection. Sans compter que beaucoup de responsables des Frères musulmans risquent d’être traduits en justice. C’est sûr que le parti va être affaibli. Mais les Frères musulmans eux resteront un mouvement majeur dans la vie politique égyptienne. C’est un mouvement qui date de très longtemps et qui a une place prépondérante dans le pays. Il compte en effet de nombreux adeptes.

Afrik.com : Que va devenir Morsi ? Risque-t-il d’être traduit en justice ?

Masri Feki :
Pour le moment il est sous surveillance, car l’armée veut avant tout le protéger. L’armée ne veut pas que ses sympathisants sachent où il se trouve pour éviter des débordements. Est-ce qu’il sera traduit devant la justice égyptienne ? C’est possible. Mais je ne pense pas que Morsi subira le même sort que Hosni Moubarak, qui n’avait que le soutien de l’armée. Une fois qu’il l’a perdu, il était nu. Or Morsi bénéficie d’un soutien populaire important.

Afrik.com : Depuis le début de la révolte, on nous dit que les partisans de Morsi sont beaucoup moins nombreux que ses adversaires. Est-ce réellement le cas, puisque cette affirmation n’a pas été vérifiée concrètement?

Masri Feki :
Effectivement, rien ne nous permet de prouver que les partisans de Morsi sont moins nombreux que ses adversaires. Mais plusieurs éléments indiquent clairement que ceux qui sont contre lui sont beaucoup plus nombreux. Morsi a été élu avec seulement 51% des voix. Il a aussi été élu grâce au soutien de la gauche égyptienne. C’est elle qui l’a contesté dans la rue.

Afrik.com : Depuis le coup d’Etat, les Etats-Unis ne se sont pas clairement positionnés, en dehors du fait que Barack Obama s’est dit préoccupé face à ces évènements. Pourquoi ce silence ?

Masri Feki :
D’abord les Etats-Unis ont un attachement à la démocratie très important, ce qui est tout à fait louable. Les Etats-Unis regardent les Frères musulmans comme un groupe politique régional et pas seulement égyptien. Les Frères musulmans se trouvent en Libye, Jordanie, Tunisie. Même s’ils se nomment la-bàs Ennahda, c’est le même mouvement. Les Frères musulmans ont réussi, suite à un long processus, à améliorer leurs relations avec les Etats-Unis. En acceptant ce coup d’Etat, les Etats-Unis craignent de dégrader leurs relations qu’ils ont mis du temps à normaliser avec la confrérie. Ils jouent donc la prudence. Ils se disent aussi que dans dix ans l’Egypte pourrait connaître à nouveau un Président islamiste. Et à ce moment-là, il ne faudrait pas que les Frères musulmans aient un mauvais souvenir d’eux.