Maroc : Silence, on censure !

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« Pèlerin, L’Express, Le nouvel Observateur, Just Men ou encore Gazelle », des revues bien différentes les unes des autres et pourtant, toutes ont un point commun : elles ont été censurées au Maroc. Dans un même temps, des Marocains continuent d’être emprisonnés pour « insulte au roi ».

L’année 2011 était pourtant symbole de changement au Maroc : une nouvelle Constitution, davantage de démocratie, un nouveau gouvernement. Seulement, depuis quelques semaines certains numéros de magazines et de revues étrangères font l’objet d’une censure. Le Nouvel Observateur, Pèlerin, L’express, Gazelle ou encore Just Men, tous, et d’autres encore, en ont récemment fait les frais. Le phénomène n’est pas nouveau dans le royaume mais tend à croître. En cause, des photos jugées « obscènes » pour l’un, des caricatures blasphématoires pour l’autre.

Par ailleurs, les critiques à l’encontre du roi Mohamed VI sont, encore aujourd’hui, sévèrement punies. Abdessamad Haydour, un Marocain de 24 ans de la ville de Taza, paie aujourd’hui les pots cassés de son franc-parler. Jugé lundi 13 février par le tribunal de première instance de Taza pour « insultes à la personne du roi », Abdessamad Haydour a écopé de trois ans de prison ferme. Et il n’est pas le seul à avoir été réprimé pour ces mêmes motifs.

Deux poids deux mesures

En à peine un mois, Le Nouvel Obs. a été interdit deux fois au Maroc. Une décision « inadmissible et inquiétante », juge le directeur de la publication, Laurent Joffrin. Un récent numéro de l’hebdomadaire français a été censuré car il comportait une représentation de Dieu, chose formellement prohibée dans l’islam. Et en tant que pays musulman, la loi marocaine ne permet pas cela. Le seul reproche fait à l’hebdomadaire est de ne pas avoir respecté cette règle comme l’a précisé à l’AFP Mustapha Khelfi, le ministre de la Communication, vendredi 10 février : « Ce numéro du Nouvel Observateur a été interdit parce qu’il y a une représentation de Dieu, ce que la loi marocaine ne permet pas. Cette décision n’a rien à voir avec la liberté d’expression. »

Même constat pour le numéro spécial de L’Express consacré à « La Grande Histoire des peuples arabes » interdit à cause d’images sur lesquelles étaient représentées le prophète Mohammed. Toutefois, il est à souligner que le magazine a pris l’initiative de voiler le visage du prophète pour se conformer à l’usage en cours dans ce pays. Même sanction pour le hors-série Pélerin : « 50 clés pour comprendre l’islam ».

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Dans ces conditions, peut-on réellement parler de restriction de liberté d’expression ? Une affiche publicitaire qui fait par exemple l’apologie d’une tenue vestimentaire féminine sera différente d’un pays à l’autre afin de se conformer aux règles et usages en cours dans chaque pays. Il s’agit d’adapter le produit.

Déjà en janvier 2012 le Nouvel Obs. avait été censuré pour avoir représenté le visage du prophète Mohammed dans un important dossier sur les sociétés arabes contemporaines. Ce qui n’a pas empêché Laurent Joffrin de récidiver le mois suivant. En revanche, Agoravox rappelle que nouvelobs.fr est « l’un des supports qui a le plus « serré la vis » aux blogueurs et aux lecteurs qui postent des commentaires sur sa plateforme durant ces derniers mois. » Il sous-traite la modération des contenus de sa plateforme de blogs à la société Netino chargée de traquer les dérapages des internautes. D’une certaine manière, le journal met donc, lui aussi, en péril la liberté d’expression et d’opinion.

Mohammed VI, un roi intouchable

Que ce soit dans la presse ou non, les Marocains qui émettent ouvertement des critiques à l’encontre du roi sont susceptibles d’être jetés dans d’obscures prisons du royaume. Aujourd’hui plus que jamais, c’est de ce type de répression dont il faut réellement s’inquiéter. A moins d’être gracié, Abdessamad Haydour, condamné lundi 13 février, devra passer trois ans de sa vie derrière les barreaux pour avoir qualifié de « dictateur », de « tueur » et de « chien » Mohammed VI. Dans une vidéo publiée sur Internet, il dénonce la colonisation que subit encore le Maroc et estime que les décisions prises par le royaume sont dictées par deux fidèles compagnons de Rabat : Paris et Tel-Aviv. Sa condamnation, décidée à l’issue d’un procès expéditif et sans avocats, risque d’enflammer de nouveau la ville de Taza, dont est originaire Abdessamad, secouée depuis quelques temps par des émeutes.

Le 24 janvier, Walid Bahmane est arrêté pour insulte à la personne du roi. Et même si dans la nouvelle Constitution aucune sanction n’est prévue contre la liberté d’expression, l’article 46 stipule que « la personne du Roi est inviolable, et respect lui est dû ». Tout est dit…

Le 9 septembre 2011, Mouad Belghouat, alias L7a9ed (ou Lhaqed), un jeune rappeur marocain, est interpellé au cours d’une prétendue rixe près de chez lui, dans le quartier de Hay Al Wifak à Casablanca. Il est accusé d’avoir « agressé » et « frappé » un membre de l’alliance des jeunes royalistes, Mohamed Dali. Une accusation immédiatement démentie par Mouad et son entourage. D’après eux, la raison de son arrestation est liée à son franc-parler dans ses textes de rap. Il critique ouvertement le régime monarchique. Par exemple, dans une chanson intitulée « Le révolté », Mouad affirme que les Marocains ne sont « pas des sujets » et qu’ils ne veulent pas « d’un roi sacré et d’un gouvernement qui vole ». Il préfère « vive le peuple » à « vive le roi », et a même relevé que dans la Constitution marocaine « le roi est mentionné soixante et une fois et le peuple qu’une seule fois ». Le tribunal de première instance de Aïn Sbaa, à Casablanca, l’avait condamné à quatre mois de prison ferme et à 500 dirhams (45 euros) d’amende. Il est libre depuis le jeudi 12 janvier, bien qu’il reste coupable des faits qui lui sont reprochés.

Ce n’est pas tout…

Les hauts fonctionnaires et hauts gradés sont également « inviolables ». Un membre des Forces Armées Royales (FAR) a été condamné mercredi 8 février à trois ans de prison ferme pour « avoir divulgué des secrets professionnels, porté atteinte à la réputation de ses supérieurs et de non-respect du règlement militaire ». En fait, en plus d’avoir tenté de dénoncer certains « dysfonctionnements » au sein des FAR, le militaire avait publié sur le réseau social Facebook un montage photo du visage de son supérieur collé sur le corps de la chanteuse colombienne Shakira. Une blague qui a mis en colère sa hiérarchie. Mais cette action valait-elle une condamnation à trois ans de prison ? Et ce ne sont là que des exemples parmi tant d’autres…

Pourtant, à première vue, le Maroc semble « open » : un pays touristique, des discothèques et des bars, l’un des plus grands mall au monde avec un style à la dubaïote, des stars qui s’y retrouvent à l’occasion de soirées jet-set… Le Maroc quoi. C’est certainement ces airs de « pseudo-démocratie » qui laissent bien coi l’Occident et tout particulièrement la France, pays où l’élite intellectuelle est toujours prête, et ce depuis Voltaire avec l’affaire Calas ou Zola avec l’affaire Dreyfus, à s’indigner face à de telles abominations.

Le saviez-vous ?

Le Maroc est le seul pays au monde à censurer l’accès à Google Earth. L’une des meilleures applications en matière d’exploration terrestre et spatiale est censurée depuis août 2006.

Maroc Telecom, du groupe Vivendi, s’est contenté d’expliquer qu’un problème technique empêchait l’accès au logiciel. Un problème qui dure depuis plus de cinq ans. Plusieurs hypothèses expliquent cette censure. L’objectif est d’empêcher les terroristes de visiter virtuellement le Maroc ou encore éviter que les Marocains survolent leur pays à l’aide du logiciel Google Earth. Certains férus du logiciel parviennent tout de même à contourner allègrement cette interdiction en passant par un serveur proxy.

Au cours de l’année 2007, Maroc Telecom récidive en interdisant durant 36h l’accès à Youtube. Deux vidéos jugées subversives avec comme thème principal Mohammed VI étaient à l’origine de cette restriction. Maroc Telecom s’était réfugiée une fois de plus derrière un hypothétique problème technique. Mais la mobilisation des internautes, trop importante, a obligé l’opérateur à lever la censure.

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