Maroc : parabole mon amour

Au Maroc, la consommation télévisuelle via la parabole est devenue en sept ans un réflexe intégré des habitudes de confort. Car si on ne compte que deux chaînes nationales, 57% des habitants en reçoivent en moyenne une quarantaine. La déferlante parabolique est ici l’une des plus fortes du monde arabe.

Il n’est pas rare, sur les terrasses de cafés de Rabat ou Casablanca, d’entendre de nombreux clients débattre des derniers sujets des émissions françaises C’est mon choix, Sans aucun doute ou encore La direction opposée, diffusée par la chaîne arabe Al-Jazira. Ceux qui ont le malheur de ne pas comprendre de quoi il est question sont irrémédiablement mis à l’écart. Car dans un contexte médiatique caractérisé par le conformisme et la révérence, où la plupart des grands médias sont contrôlés directement ou indirectement par le pouvoir politique, la parabole est perçue comme un moyen d’évasion, d’information et de divertissement. Avec une antenne standard, un foyer marocain peut recevoir TV5, la Cinquième, Eurosport, Canal Horizons, MCM, Festival ou encore Odyssée, sans compter le bouquet TPS auquel de plus en plus de Marocains s’abonnent directement depuis la France ou sur le marché noir.

Le manque de professionnalisme est la raison principale du détachement des Marocains de leurs chaînes nationales. L’engouement pour la parabole a révélé la soif de rigueur, de sérieux et de qualité du public marocain. La chaîne Al-Jazira, du Qatar, en récolte les fruits ; diffusée vingt-quatre heures sur vingt-quatre par satellite elle constitue une exception. La qualité de ses informations, sa liberté d’expression et son irrespect à l’égard des pouvoirs établis suscitent une audience croissante.

Réaction urgente

Or les chaînes de télévision marocaines TVM et 2M n’ont pas les moyens de concurrencer celles diffusées par satellite, l’Etat marocain n’ayant réalisé que tardivement le danger économique et culturel. Toutefois, la répartition globale de l’audience est estimée à 43% pour 2M, 36% pour la TVM, 12% TV5, 9% Al-Jazira, 7% la Cinquième et Arte et 3% Canal Horizons. Cependant, il faut savoir qu’il n’y a pas de mesures d’audience officielles au Maroc, où seule une société privée, Cérargie, publie chaque semaine une étude Tv Scan financée par les annonceurs, ce qui peut laisser douter de son exactitude.

Aussi, l’ampleur du phénomène a-t-elle amené les pouvoirs publics à opter pour une réaction urgente. Selon le ministère de la communication marocain, il s’agit de combler les retards, non pas en exerçant un contrôle bureaucratique sur l’action des différents acteurs, mais au contraire en intégrant cette action au contexte socioculturel marocain.

Il est clair que la généralisation des paraboles a profondément bouleversé les comportements culturels des Marocains. On ne joue plus aux cartes après le ftour (rupture du jeûne durant le mois de Ramadan) mais on passe la soirée devant la télévision à y regarder, tour à tour, les résultats des élections en France, un feuilleton brésilien ou un téléfilm américain.

Un pays de consommation

 » Nous devons garder notre identité, notre propre image, explique le cinéaste marocain Saâd Chraïbi, et s’il est évident que nous voulons entrer dans le concert international, nous devons impérativement défendre notre territoire national, c’est-à-dire le visage culturel, la diversité culturelle du pays et le spectateur marocain. « 

Or le Maroc est tout d’abord un pays de consommation, et n’est donc pas dans une position de domination pour produire, véhiculer et distribuer l’image télévisuelle. Les chaînes nationales s’appuient sur les formes les plus élémentaires de distraction, soap operas égyptiens ou brésiliens interminables, films étrangers coupés lors des scènes de baisers, quiz et autres jeux, talk-shows superficiels, et variétés. Les actualités restent dominées par l’emploi du temps du monarque et du gouvernement.

Toutefois, de nombreux professionnels marocains prennent conscience du problème. Larbi Belarbi, ancien directeur de 2M, a été l’un des premiers à vouloir réagir  » Il faut donner au téléspectateur qui regarde la télévision en moyenne quatre heures par jour des produits de qualité, explique-t-il, il faut donc impérativement tenir compte de ses goûts et de ses besoins.  » La chaîne a alors beaucoup contribué à l’émergence d’une production locale, magazine, jeux, fiction marocaine. Certes, Larbi Belarbi a été débarqué sans ménagement il y a quelques mois. Mais son successeur partage sur ce point ses convictions, et semble désireux de les mettre en oeuvre encore plus vite…

Karima Moussaïd