Maroc : les immigrants subsahariens acheminés vers la Mauritanie

Les autorités marocaines sont en train d’acheminer vers la Mauritanie des centaines d’immigrants clandestins non sénégalais et non maliens, deux pays avec lesquels Rabat a négocié des rapatriements par avion. Hicham Rachidi, directeur exécutif d’une association marocaine d’aide aux immigrants, raconte depuis Oujda le calvaire toujours inachevé de ces hommes, femmes, femmes enceintes et enfants dans le désert marocain.

Quelques jours après avoir été mises en échec par les organisations non gouvernementales à la frontière algérienne, les autorités marocaines ont entrepris d’abandonner des immigrants subsahariens dans le désert, côté mauritanien cette fois-ci. Seules les ambassades sénégalaises et maliennes ont eu le temps de négocier le rapatriement de leurs ressortissants, ce dimanche, et un premier avion a décollé dès lundi soir en direction de Dakar (Sénégal). Deux représentants de l’ambassade guinéenne s’étaient plaints de n’avoir retrouvé que les vêtements de 70 de leurs compatriotes, dimanche matin, dont ils étaient venus discuter le sort. Selon Hicham Rachidi, directeur exécutif de l’Association des amis et familles des victimes de l’immigration clandestine (Afvic), ces derniers sont actuellement acheminés par camions vers la frontière mauritanienne et 280 d’entre eux ont déjà été lâchés en plein désert. Il revient, depuis Oujda, sur le parcours incroyable de ces hommes, femmes et enfants, sur le jeu de dupe des autorités marocaines et le rôle de l’Europe.

Afrik : Les autorités marocaines avaient-elle déjà abandonné des immigrants dans le Sahara, avant la semaine passée ?

Hicham Rachidi :
C’est la première fois qu’elles le font avec cette ampleur et cette férocité. Des arrestations de 50 à 200 personnes, transportées vers Oujda, en direction de l’Algérie, ont déjà eu lieu par le passé. Mais les immigrants n’étaient pas amenés si bas dans le désert.

Afrik : Comment les autorités s’y sont-elles prises pour déplacer tant d’immigrants ?

Hicham Rachidi :
Le 27 septembre, des opérations de ratissage d’une ampleur inédite ont eu lieu au sud, vers Laâyoune et Tarfaya, où les immigrants attendent les passeurs en direction des Canaries, au nord, vers Nador, et à proximité des camps de Ceuta et Melilla. Même des personnes en situation régulière, reconnus comme demandeurs d’asile par le HCR (Haut commissariat aux réfugiés), ainsi que des femmes enceintes et des enfants, ont été pris. Nous disposons d’une information non recoupée selon laquelle des prisonniers subsahariens ont été sortis des prisons et mis avec les immigrants. Trente sept autobus sont arrivés de tout le pays, la semaine passé, à Oujda, avec à chaque fois 60 à 100 personnes à leur bord. Un policier du commissariat d’Oujda leur a enlevé leurs portables, leur argent et documents, sans leur donner le moindre reçu. Il ne s’agit pas du fait de l’armée ou de la gendarmerie, mais je doute qu’il ait pris la décision seul en ce qui concerne les portables. Ensuite, il ont été amenés à Bouarfa (300 km plus au sud). De là, ils ont été transportés par camions militaires vers Aïn Chouatter, à la frontière algérienne, à des moments et des endroits différents. C’est là que MSF (Médecins sans frontières) et nous mêmes les avons retrouvé le samedi 1er octobre.

Afrik : Combien étaient-ils ?

Hicham Rachidi :
Ils étaient près de 1 500. Quand nous les avons localisés, nous avons remarqué qu’ils étaient tous au même endroit car ils avaient été attirés par la lumière de la ville d’Aïn Chouatter. Nous avons des témoignages concordants selon lesquels les autorités de la ville, s’apercevant de cela, ont demandé aux habitants d’éteindre toutes les lumières. Mais les immigrants se sont dirigés grâce à l’antenne réseau de la ville.

Afrik : Qu’est-il advenu d’eux ?

Hicham Rachidi :
Devant la présence des journalistes et des ONG, les autorités ont affrété sept bus, trois camions de gendarmerie et un camion pour réacheminer les immigrants jusqu’à Bouarfa. Nous sommes restés avec eux jusqu’à ce que cela soit fait. Là, ils ont été triés par nationalités : les Sénégalais et les Maliens, pour lesquels leurs pays ont négocié, d’un côté, et tous les autres ensemble dans un même centre. Le gouverneur de Bouarfa et un responsable de la direction de l’immigration et des contrôles des frontières du ministère de l’Intérieur, sur place, nous ont promis que plus personne ne serait abandonné et que les gens seraient traités avec humanité. Nous avons distribué de l’aide alimentaire jusqu’à 3 heures du matin, puis nous sommes allés dormir. Quand nous nous sommes réveillés, à huit heures, seuls les Sénégalais et les Maliens étaient encore là. Tous les autres avaient disparu. Nous avons protesté avec virulence jusqu’à ce qu’un responsable nous dise que l’ordre leur a été donné d’acheminer les autres vers Guelmim, à la frontière mauritanienne. Ce que nous avons pu confirmer. Les immigrants ont été forcés à monter et ont été menottés les uns aux autres. 28 bus en tout sont partis en passant par Ouarzazate.

Afrik : Des membres de l’Afvic ont-ils retrouvé leur trace ?

Hicham Rachidi :
Nous les suivons mais tous les véhicules ne vont pas dans la même direction. 280 ont déjà été lâchés à Smara (en zone Sahara occidentale) et un bus est allé vers Bir Guendouz. Nous savons également que neuf bus devaient quitter Goulimine, mais que les chauffeurs rechignent à aller plus loin car ils craignent les mines antipersonnelles. Six sur neuf sont revenus sur leurs pas.

Afrik : Si les immigrants ont été rassemblés à Oujda samedi dernier, ce n’est donc pas suite aux négociations avec leurs pays d’origine ?

Hicham Rachidi :
Les autorités ne l’ont fait que parce qu’ils ont été pris la main dans le sac. Ce que l’on peut dire, c’est qu’ayant été découverts par la presse et les ONG à la frontière algérienne, les autorités reproduisent le même processus vers la frontière mauritanienne.

Afrik : Les autorités marocaines refusent-elles de rapatrier les autres ressortissants subsahariens, comme elles l’ont fait avec les Sénégalais ? Pourquoi ne pas avoir laissé le temps à leurs pays de négocier ?

Hicham Rachidi :
A l’origine, le ministère de l’Intérieur a dit que tout le monde allait à Oujda pour une réunion des représentants des communautés concernées. Une première rencontre a eu lieu dimanche, à Rabat, au ministère des Affaires Etrangères, à l’initiative du doyen des ambassadeurs, le Sénégalais Ibou N’Diaye. La seconde s’est tenue lundi, mais seuls les représentants sénégalais et maliens avaient leurs ressortissants avec eux.

Afrik : Les immigrants contactés par Afrik ont fait par du décès de treize à quinze personnes. Avez vous pu vérifier cette information ?

Hicham Rachidi :
Non. On nous a également fait par de ces décès, mais pour le moment, cela reste pour nous des allégations. Par ailleurs, nous avons des preuves que les militaires marocains ont tiré à balles réelles et tué six immigrants à Melilla. Cela a été reconnu par le gouverneur de Nador, qui revendique la légitime défense. Il y a toujours une polémique sur les cinq morts de Ceuta et nous demandons aux Marocains et Espagnols de rendre publics les rapports d’autopsie.

Afrik : Des actions en justice contre l’Espagne ou le Maroc sont-elles envisagées ?

Hicham Rachidi :
En Espagne, des collectifs s’organisent pour porter plainte contre l’Etat espagnol. Nous lui reprochons d’avoir renvoyé 73 puis 400 immigrants vers le Maroc, où il savait qu’ils seraient abandonnés dans le désert et couraient un danger de mort. Or, la Convention de Genève de 1961 et de l’OUA (Organisation de l’unité africaine) de 1959, notamment, interdisent à tout Etat de refouler une personne vers un autre s’il sait qu’il y risque la mort. Par ailleurs, il faut rappeler que les autorités marocaines ne sont pas sans savoir que la frontière avec l’Algérie est fermée et qu’elles ne peuvent prétendre y « refouler » des immigrants. A ma connaissance, aucune action n’est actuellement envisagée au Maroc, mais il y a matière à le faire.

Afrik : Quel est le rôle de l’Union européenne (UE), montrée du doigt pour son absence de réaction ?

Hicham Rachidi :
Toutes ces actions du Maroc répondent à un seul leitmotiv : diminuer la pression sur l’Europe. D’importants intérêts politiques et économiques sont en jeu. L’aide au développement au Maroc est conditionnée à un accord sur la gestion des flux migratoires, l’UE demande au Maroc de mettre à jour sa législation dans une perspective plus répressive. C’est dans cette optique que la loi 002-003 (13 novembre 2003) sur l’entrée et le séjour au Maroc des immigrants et émigrants clandestins a été adoptée. La loi organique n’a pas encore été promulguée mais elle prévoit que les personnes qui quittent le Maroc hors des frontière reconnues soient passibles de 6 mois à un an de prison ferme. Cette même loi interdit le refoulement des mineurs et des femmes enceintes. Des enfants de six ans ont pourtant été mis dans les bus, et nous avons trouvé ce matin une femme enceinte de six mois marchant sur la route, seule avec son mari.