Maroc : ces islamistes qui dérangent la monarchie

Les familles de sept membres du mouvement islamiste Al Adl wal Ihsane (Justice et Spiritualité) ont annoncé, mercredi, avoir porté plainte contre la police pour « torture » pendant leur garde à vue. Arrêtés dernièrement à Fès, les activistes sont soupçonnés d’avoir enlevé et torturé un avocat. Ces derniers clament leur innocence, se disant visé par un complot. Ils seraient passés aux aveux sous la contrainte. Ce n’est pas la première fois que des activistes de l’influent mouvement se retrouvent devant les tribunaux. Les autorités les accusent de violence et d’intolérance, des accusations qu’ils nient en bloc. Sont-ils victimes ou bourreaux ?

Al Adl wal Ihsane (Justice et Spiritualité) est-il un groupe d’activistes politiques ou une association de bienfaisance ? Un mouvement pacifiste ou une menace terroriste ? Le régime marocain ne sait par quel bout prendre l’encombrant mouvement islamiste. L’organisation, créée en 1973, n’a toujours pas d’existence légale, ces activités sont néanmoins tolérés. Les membres de l’influente organisation se disent régulièrement victimes de menaces, d’intimidations, de campagnes de diffamations. Les médias pointent, eux, leurs velléités supposées à renverser par la violence la monarchie pour instaurer une république islamique. Dernière affaire en date : les familles de sept membres appartenant au mouvement, arrêtés dernièrement à Fès (centre), ont annoncé, lors d’une conférence de presse mercredi à Rabat, avoir porté plainte contre la police pour « torture » pendant leur garde à vue.

Dans un communiqué rendu public le 1er juillet, les sept détenus ont affirmé avoir subi « tortures et violations » dans les locaux de la Brigade Nationale Anticriminelle à Casablanca, avant de signer des aveux sous la contrainte. Et de détailler : « Déshabillement, suspension, chiffon, falaqa, électrochocs sur les organes sensibles, harcèlements et menaces de viols, tabassages qui ont laissé, chez certains d’entre nous, des séquelles au niveau de la vue et de l’ouie… » Les sept islamistes ont été arrêtés le 28 juin dernier après qu’un avocat de Fès, Mohamed El Ghazi, ait porté plainte contre eux pour « enlèvement et violence ». Selon une partie de la presse marocaine, ils auraient infligé des sévices à l’avocat, qui est un ancien membre dirigeant de l’organisation, parce qu’ils le soupçonnent d’avoir livré des informations secrètes aux services de sécurité sur leurs activités. De leur côté, les membres d’Al Adl wal Ihsane jurent être victimes d’un complot : « L’affaire est montée de toutes pièces pour nous porter atteinte et dénigrer la Jamaa. Tout ceci nous fait fortement craindre d’affronter un procès des plus iniques devant une justice qui est loin d’être indépendante», plaident les sept prévenus dont la date du procès n’a pas encore été fixée.

« J’ai vu le Prophète »

Al Adl wal Ihsane compte parmi les organisations islamistes les plus influentes du royaume chérifien. Elle prône le retour à un islam fondamentaliste, basé sur la stricte application de la Charia, mais affirme s’opposer à la violence. Son fondateur et chef spirituel, Cheikh Abdessalam Yassine, 82 ans, est un personnage charismatique, un véritable guru. Le Cheikh tient souvent des réunions avec ses disciples pour leur parler de ses roûyia, soi-disant rêves où il affirme voir le Prophète Mohamed. Il a écrit de nombreux livres où il expose sa vision de l’islam, notamment Islamiser la modernité, devenu l’un des ouvrages de référence du mouvement. C’est en 1974, lorsqu’il prodigue un conseil au roi Hassan II sous forme d’une lettre de plus d’une centaine de pages intitulée L’slam et le déluge, qu’il connait les premières brimades. La démarche lui vaut d’être interné dans un asile psychiatrique, avant d’être jeté en prison, puis mis en résidence surveillée jusqu’à la fin du règne du monarque. Lorsque Mohamed VI arrive sur le Trône, Yassine revient à la charge, en envoyant au nouveau roi un véhément Mémorandum, intitulé À qui de droit. Le Cheikh et son mouvement ne seront pas vraiment inquiétés, et reprendront leur action politique, multipliant les meetings non autorisés.

Dieu seul sait combien ils sont

Le nombre des troupes d’Al Adl wal Ihsane est un secret que l’association se fait un devoir d’entretenir. A la suite d’une descente de la police en mai 2006 dans ses locaux, il s’est toutefois avéré que le mouvement comptait à peu près 100 000 membres actifs avec probablement 25 000 sympathisants non membres, rapporte l’hebdomadaire TelQuel. Néanmoins, la très prosélyte organisation dispose d’un réseau assez conséquent en Europe, au Moyen-Orient et aux Etats-Unis où elle est officiellement reconnue. « En Europe, il suffit de faire quelques mosquées de banlieues de Paris, Bruxelles ou encore Londres pour avoir droit à une lettre de motivation, signée Yassine et distribuée par des Adlistes pas forcément barbus », raconte TelQuel qui a mené plusieurs enquêtes sur le mouvement. Lakhdar Ferrat, journaliste algérien installé à Bruxelles, s’est lui aussi penché sur ses activités, dans un livre-enquête intitulé Adl Wal Ihssane, de la désobéissance civile à la terreur (éditions Amazigh Bruxelles, 2006). Pour lui, point de doute : « Le discours d’Al Adl Wal Ihsane prépare ses militants au djihad », analyse-t-il dans entretien à Maroc Hebdo.

De nombreux observateurs expriment des craintes quant à la succession du vieillissant Cheikh Yassine. « J’ai peur que le mouvement Al Adl Wal Ihsane n’éclate en groupes autonomes incontrôlables après la mort de Cheikh Yassine. C’est le grand danger. Car, il y aura sûrement des groupuscules qui décideront de prendre les armes… », s’inquiète Lakhdar Ferrat. Après Yassine, le déluge ?

Lire aussi :

 Le Maroc a peur de la poussée islamiste

 Islam : une décennie de réformes au Maroc