Madagascar sur la pente glissante de la faim

Florine Zafy, qui dirige le centre de santé de Sampona, une petite ville de la région d’Anosy, dans le sud de Madagascar, est aujourd’hui aussi désespérée que le paysage desséché qui l’entoure : après trois années consécutives de sécheresse et de maigres récoltes, des milliers d’habitants de la région se trouvent sur la pente glissante de la faim, que les enfants sont généralement les premiers à emprunter.

Mères et enfants se trouvaient aux premiers rangs lorsque la malnutrition a eu raison des systèmes immunitaires affaiblis des populations malgaches, selon Florine Zafy, et « à ce stade, le problème devient critique ». Mme Zafy a commencé à examiner les enfants à la mi-mai, et à la fin du mois d’avril, elle a déjà identifié environ 90 enfants de moins de cinq ans atteints de malnutrition grave. « La situation s’aggrave depuis un certain temps déjà », a-t-elle commenté.

Outre la pénurie d’eau chronique, le sud du pays souffre également d’une pénurie de travailleurs de la santé et de matériel de traitement. Ainsi, quelque 15 000 Malgaches de la région de Sampona dépendent du centre que Mme Zafy dirige presque toute seule, une situation qu’il n’est pas rare de rencontrer dans la région.

Aujourd’hui, il est fort peu probable que des précipitations abondantes soient enregistrées dans le sud de cette immense île de l’Océan Indien ; Mme Zafy n’a donc guère lieu de penser que la situation s’améliorera bientôt. « Il y a déjà tellement de cas que la situation est difficile à gérer », a-t-elle expliqué, ouvrant les portes de la clinique à une trentaine de mères, accompagnées de leurs nombreux enfants, qui attendaient d’être examinés et soignés, ce jour-là.

Enfants affamés, mères inquiètes

« J’ai peur pour mes enfants, maintenant, parce que je ne peux pas les nourrir », a confié à IRIN Siza Matavy, première de la queue, qui avait amené ses enfants se faire examiner. L’un d’entre eux se voyait déjà administrer un traitement du nom de Plumpy’nut, une pâte d’arachides énergétique et riche en protéines, fournie aux centres de santé et de nutrition par le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) ; Mme Matavy espérait que ses deux autres enfants pourraient eux aussi bénéficier de ce traitement.

« Nous n’avons pas beaucoup de terres [cultivables] », a-t-elle expliqué. En raison des faibles précipitations et parce que la famille s’est agrandie au fil des années, les bouches à nourrir devenant de plus en plus nombreuses, les Matavy, en proie à une faim constante, sont de plus en plus sous-alimentés, et préoccupés par leur avenir.

Venait ensuite le tour de Sazy, 22 ans ; la jeune fille, qui élève seule ses trois enfants, venait de parcourir sept kilomètres pour les amener à la clinique. On lui a recommandé d’envoyer à l’hôpital sa fillette de 12 mois, visiblement émaciée, pour qu’elle y soit admise et traitée gratuitement ; « mais je ne peux pas partir », a confié la maman.

Emprunter les transports pour parcourir les 25 kilomètres qui la séparent de l’hôpital ne lui coûterait probablement pas plus de l’équivalent d’un dollar, et l’hôpital la rembourserait, mais la jeune femme n’a tout simplement pas les moyens d’avancer les frais de transport, et ne peut pas non plus laisser ses deux autres enfants sans surveillance.

Le désespoir de Sazy trouve écho partout ailleurs, dans le sud de Madagascar. Dans un centre de santé d’Ifotaka, également dans la région d’Anosy, Sitrapoe, une autre maman inquiète, a confié à IRIN qu’elle avait vendu le dernier bien de sa famille, une chèvre, en décembre 2008, et qu’il ne lui restait plus rien. Il a été déterminé à la suite d’un examen médical que sa fillette de neuf mois était atteinte de malnutrition grave.

Sans ressources

Dans le sud, frappé par la sécheresse, on observe souvent un amenuisement des richesses – qui ne représentaient déjà qu’une maigre protection contre la pauvreté la plus abjecte – et une vulnérabilité croissante des populations, qui suscitent de vives préoccupations, plus encore aujourd’hui que les années précédentes, a expliqué Zo Roabijaona, directeur du Système d’alerte précoce (SAP) mis en place par le gouvernement dans la région de l’Androy.

« Le manque de précipitations est au cœur du problème […] autrefois, les sécheresses se produisaient tous les 10 ans, ensuite tous les cinq ans ; aujourd’hui, c’est tous les ans », a-t-il expliqué.

Auparavant, les communautés, qui avaient réussi à se forger une résistance, étaient capables de faire face, de temps à autre, à une mauvaise récolte, mais pendant ces trois années consécutives de maigres précipitations, elles ont progressivement vendu leurs biens pour nourrir leurs familles et sont aujourd’hui sans ressources.

En décembre 2008, le SAP a tiré la sonnette d’alarme, avertissant que quelque 400 000 personnes vivaient dans des régions frappées par l’insécurité alimentaire ; il ne s’agit donc en aucun cas d’une recrudescence soudaine de ce phénomène, selon M. Roabijaona ; le problème est devenu chronique. Ce que l’UNICEF a qualifié « d’urgence silencieuse » – la crise nutritionnelle – s’est poursuivi, s’aggravant progressivement depuis quelque temps déjà.

Selon une enquête nutritionnelle menée en avril par le ministère de la Santé, le Bureau national de la nutrition et l’UNICEF dans cinq divisions administratives des régions de l’Anosy et de l’Androy, les taux de malnutrition aiguë globale ont atteint un niveau « grave » et deviennent progressivement « critiques » chez les enfants de moins de cinq ans.

D’après l’UNICEF, plus d’une centaine de centres de santé disposent de l’équipement nécessaire pour soigner les enfants atteints de malnutrition grave ; pourtant, face à des ressources nationales exploitées jusqu’à la limite, des services de santé débordés et un nombre croissant d’enfants atteints de malnutrition, cela ne suffit pas.

« Il est absolument essentiel de mobiliser des ressources financières supplémentaires pour que nous puissions faire face à la menace que la sécheresse actuelle fait planer sur la survie des enfants », a déclaré Bruno Maes, représentant de l’UNICEF à Madagascar.

Alarmée par une sécheresse de plus en plus grave, par les conséquences de deux récents cyclones qui ont provoqué dégâts et inondations dans l’ensemble du pays, et par les troubles politiques actuels à Madagascar, la communauté humanitaire de l’île a lancé, le 7 avril, un appel d’urgence collectif en vue d’obtenir 36 millions de dollars ; mais à ce jour, les bailleurs ne se sont engagés à verser qu’un million de dollars à peine.