M comme Marseille

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre….

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

M

MARSEILLE

Pour Yamina Haouachi

J’ai une passion pour Marseille. C’est à Marseille que nous avons débarqué, comme tant d’autres émigrants, venus du Liban en bateau après un voyage de six jours sur une mer très bleue, puis prenant le lendemain le train pour Paris. Mais de nos premiers instants en terre française, de notre débarquement, de cette arrivée-adieu à mon passé, à mon histoire, à mon pays, ma mémoire d’enfant n’a voulu retenir aucune image, mis à part celle de nos grosses malles débarquées du paquebot, mais aucune image de ville, aucune image de ce port d’immigration en France, occultation inconsciente pour l’enfant que j’étais. Si bien que j’ai découvert Marseille il y a quelques années. Un coup de foudre. Une passion durable.

J’avais longtemps rêvé de Marseille avant de la connaître, comme si je devinais ce que j’allais y trouver, que je craignais l’attachement durable que cette ville allait susciter en moi. J’avais longtemps fréquenté, enfant et adolescente, la Côte d’Azur où mon oncle Michel possédait une belle demeure, je connaissais bien une certaine Méditerranée française que j’avais tout de suite aimée car j’y retrouvais mes paysages familiers d’enfance méditerranéenne aussi.

A Marseille, j’ai retrouvé à la fois Beyrouth, Alexandrie, Tanger, Athènes, et toutes les autres villes de Méditerranée que j’aime et où je me sens chez moi, car elles se ressemblent, dans leur architecture italienne du XIX° siècle, dans leur ambiance cosmopolite, dans leur goût insolent du bonheur de vivre, dans leur manière de kidnapper les plaisirs de l’été pour les faire vivre toute l’année: terrasses nonchalantes de cafés, bars animés très tard dans la nuit entre amis, restaurants de bord de mer où la vue seule vaut tous les voyages du monde, cuisine de poissons et de fruits de mer, et le port, surtout, point commun à toutes ces villes, et pour Marseille ce vieux port qui n’est plus aujourd’hui qu’un port de plaisance, mais qui, parce que c’est le port ancien de la ville, parle à mon cœur de manière insensée, car j’y lis à chaque fois toute mon histoire et toute la grande Histoire de Méditerranée.

Marseille et ses beaux immeubles défraîchis, sa Bourse de commerce si centrale à la ville, son avenue principale menant pile aux bateaux, me parle de ma famille, me parle d’une époque où le commerce faisait vivre le monde, me parle de mon père, né à Alexandrie ville-jumelle, qui parle couramment italien car Alexandrie était italienne tout autant que grecque française anglaise égyptienne libanaise syrienne russe ou polonaise, de tous les émigrants venus s’y installer en ses belles années, Marseille me parle de mon grand-père paternel, Ibrahim, c’est-à-dire Abraham, Directeur des douanes d’Alexandrie, donc au cœur de tous ces échanges-là, que je n’ai jamais connu mais dont je garde le portrait sur une photo ancienne qui le montre jeune et fier dans sa robe d’avocat, mon grand-père qui parlait arabe turc italien grec français et anglais car c’était là son métier et ça n’était pas si extraordinaire pour un Alexandrin à cette époque-là, Marseille me parle de tous ces commerces par bateaux qui faisaient vivre l’Europe et le Sud de la Méditerranée à la fois, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, à peine 50 ans, les faisant vibrer ensemble aux mêmes rythmes de danse, aux mêmes opéras et aux mêmes concerts, faisant danser les femmes avec les mêmes modèles de robes les mêmes décolletés ici et là-bas et rendant séduisants les messieurs avec les mêmes chapeaux et les mêmes moustaches, Marseille me parle d’Alger pour toutes ces raisons-là, Alger que je ne connais pas mais dont j’ai vu de nombreuses photos et entendu de nombreux récits de cette époque-là, Marseille me parle de mon grand-père maternel, Khalil, c’est-à-dire Charles – l’œcuménisme est inné en Méditerranée – parti en Amérique en passant certainement par cette étape incontournable des voyages maritimes d’alors, Marseille me parle, à moi Phénicienne, d’une époque où la mer, le commerce, et les échanges, des choses comme des hommes, avaient créé autour de la Méditerranée un collier de villes-sœurs, une époque où l’on ne parlait pas encore de Nord et de Sud, de pays sous-développés, où l’on disait émigrants et non immigrés car des ports français il partait alors plus de gens qu’il n’en arrivait, une époque, comme à l’ère antique, où les villes de Méditerranée vivaient en rythmes synchrones.

Marseille me parle d’un temps passé. Mais, parce que j’aime Marseille, que je m’y sens chez moi, que je m’y sens à l’aise comme si j’y avais vécu toute ma vie, que je m’y sens reliée à toutes les autres grandes cités de Méditerranée, Marseille me dit que cette époque vit encore, que l’esprit méditerranéen survit à tous les mouvements de l’Histoire, Marseille me dit que je suis profondément, viscéralement, méditerranéenne, avant même d’être Libanaise sans doute, que mon identité est enracinée non pas dans 40 ans de vie ou dans un siècle d’histoire familiale faite de migrations entre plusieurs continents et plusieurs cultures, mais est enracinée dans deux, trois, six mille ans d’une histoire antique qui a vu des hommes sillonner cette mer pour partir à la découverte d’autres peuples et d’autres paysages, Marseille m’accueille comme l’une de ses filles, Marseille me reconnaît comme l’une de ses enfants, sans me demander ma nationalité ma religion ou ma race, Marseille me dit que la France est aussi latine, méditerranéenne, antique, cosmopolite, reliée à mon histoire à moi, Marseille me dit que je suis chez moi chez elle, que je suis chez moi en France, que la France c’est aussi chez moi. Merci Marseille.

 Lire l’interview de Nadia Khouri-Dagher