Louis-Philippe Dalembert : « Haïti n’est jamais très loin »

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Nord-Sud, Blanc-Noir, Richesse-Misère… Noires Blessures, le dernier roman de Louis-Philippe Dalembert, paru aux éditions Mercure de France en janvier 2011, évoque l’histoire de deux hommes, Laurent Kala, français qui travaille pour une ONG en Afrique et Mamad White, un africain d’un pays sans nom, homme à tout faire, dont les destins s’entrecroisent de façon violente et sont traversés d’oppositions.

noiresblessures.gifLouis-Philippe Dalembert est né à Port au Prince, en Haïti. Auteur de nombreux romans, essais, et poèmes, ancien pensionnaire de la villa Médicis, il a publié, entre autres, L’Autre Face de la mer (prix RFO), Rue du Faubourg Saint-Denis et Les dieux voyagent la nuit. Il partage son temps entre Haïti, Berlin et Paris. Il se définit volontiers comme un vagabond. Rencontre avec l’auteur, à l’occasion de la parution de son nouveau livre.

Afrik.com : Alors que les derniers romans d’auteurs haïtiens ne cessent d’évoquer le séisme, Haïti est presque absent de votre roman Noires Blessures, à part un stage que fait Laurent Kala à Haïti. Pourquoi ?

Louis-Philippe Dalembert :
J’avais envie de m’éloigner de tout ça, du moins en ce qui concerne ma création. J’ai vécu ce tremblement de terre comme beaucoup d’autres et je suis resté tout un mois en Haïti. A l’instar de nombreux écrivains, je suis monté au créneau en écrivant des articles, en accordant des interviews. Donc quand je suis reparti d’Haïti, j’ai eu envie d’écrire autre chose. Il faut dire qu’à ce moment-là, j’étais en train d’écrire un roman sur un autre tremblement de terre, celui d’avril 2009 dans les Abruzzes, en Italie. Je me suis alors arrêté et j’ai repris Noires blessures que j’avais laissé en suspens. En fait, Haïti n’est jamais très loin, dans ce que j’écris. Dans Noires Blessures, il y a un premier clin d’œil à travers le voyage de Laurent en tant qu’employé d’une ONG en Haïti. Cela correspond à la réalité d’Haïti, devenu le paradis des ONG. Elles sont plus de douze mille.

Afrik.com : Votre roman met en exergue l’opposition Nord-Sud, mais aussi deux destins opposés. Ces deux personnages partagent cependant un point commun : l’absence du père et une éducation maternelle. Si Mamad arrive à grandir, à fonder une famille et à transmettre, Laurent, lui, est déchiré par cette absence paternelle. Il envisage l’adoption pour pouvoir transmettre ce que lui a transmis son père…

Louis-Philippe Dalembert :
Effectivement, deux mondes s’opposent, Mamad au Sud, Laurent au Nord. Mamad grandit, entouré de personnes, qui pallient l’absence paternelle. Sa mère, d’une grande force morale, concentre sur lui le désir de réussite sociale, car il a une fabuleuse mémoire, mais la faim est un handicap majeur, ainsi que les kilomètres parcourus pour aller à l’école. En revanche, Laurent, lui, a connu son père, mort quand il avait 10 ans. Il grandit dans une famille nucléaire, où on vit à l’intérieur, enfermés entre les parents et les frères et sœurs. A partir du moment où l’un des deux parents vient à manquer, on sent ce poids de l’absence. Laurent n’a jamais essayé d’évacuer ce traumatisme de l’absence du père. Il n’en a parlé à personne. On assiste au retour du refoulé. Tant qu’on n’a pas évacué un certain nombre de choses, elles ressortent forcément. Il est dans un rapport de fascination répulsion vis-à-vis des Noirs. Cette fascination lui été transmise par son père. Les deux hommes partagent également cette envie d’ailleurs, comme s’ils sentaient au plus intime d’eux-mêmes qu’ils ne peuvent s’épanouir qu’ailleurs. Mamad rêve du Nord pour trouver un travail, pour offrir un avenir à sa famille, Laurent rêve d’Afrique pour s’épanouir en tant qu’individu.

Afrik.com : Le rapport entre Laurent et Mamad dégage-t-il une certaine vision du rapport homme blanc/homme noir ?

Louis Philippe-Dalembert :
J’essaie de ne pas enfermer l’histoire dans ce rapport. Même si je voulais, en m’appuyant sur le rapport noir/blanc et le retour du refoulé colonial, que cette histoire au début dérange, qu’on se retrouve dans une espèce de huis clos, forcément étouffant, dérangeant. L’histoire s’inscrit aussi dans un rapport postcolonial. Comment expliquer que Laurent puisse commettre cet acte, lui qui est plus petit que Mamad ? C’est parce qu’il éprouve un sentiment d’impunité. En même temps, il est fasciné par le corps de Mamad. Combien de fois on a entendu, on entend encore des gens dire, finalement les Noirs sont de super athlètes, comme s’il y avait une réduction à une mécanique physique et qu’il n’y avait pas de beaux athlètes blancs.

Afrik.com : Et pourquoi une telle violence ?

Louis-Philippe Dalembert :
Sans le justifier, Laurent a des raisons de réagir ainsi, – son père a été tué par un CRS antillais noir – pour lui, le Noir est directement associé à la mort de son père. Il est secoué par cette injustice, qu’il a conservée en lui. Il n’a jamais résolu non plus le problème de sa sexualité. Quand il voit Mamad, quand il regarde le sport, il décrit de façon minutieuse le corps des athlètes, chaque muscle, chaque mouvement, il est fasciné, cette fascination est un peu étrange. Au fond, son père lui a transmis le goût pour cette culture noire, la musique qu’il écoute tout le temps, Miles Davis, le groupe du chœur a capella sud-africain. Inconsciemment, il rêve d’être noir. Quand il commence à taper sur Mamad, et qu’il le voit encaisser les coups sans broncher, sans réagir, c’est comme s’il se battait contre lui-même. Il s’énerve encore plus, sa rage et son envie de taper sont décuplées et c’est dans ce sens, que cette histoire dépasse la confrontation Noir/blanc. Cet homme est comme son double.

Afrik.com : N’est-ce pas la dépendance économique que reflète cette absence de réaction ?

Louis-Philippe Dalembert :
C’est plutôt une soumission, la passivité de cet homme dérange. Laurent lui-même s’attend à un sursaut d’orgueil, de révolte, et à ce qu’il se dise : « Je m’indigne, Ma dignité avant tout, même si je n’ai plus de boulot, même si je meurs », mais il reste là, passivement et il accepte.

Afrik.com : Mamad prononce une phrase assez éloquente « Quand tu traites avec eux, tu dois savoir mettre de côté ta fierté et tes velléités de revendication, et te satisfaire de ce qu’ils daignent te concéder ». Cela veut dire qu’il a intériorisé une infériorité ?

Louis-Philippe Dalembert :
Si le bourreau se sent supérieur, celui qui en est victime, lui, croit que l’autre est en droit de se comporter ainsi, il a intériorisé cette infériorité. C’est le cas de Mamad. Il accepte les miettes qu’on lui donne comme si c’était un privilège. Je voulais mettre en avant le rapport nord-sud, plus que le rapport homme noir / homme blanc.

Afrik.com : Au final, le non-dit a des conséquences terribles ? La soif de vengeance de Laurence l’amène à commettre des actes à priori irréparables, mais là encore la réalité va se révéler dans toutes ses contradictions à la fin du livre. L’un subit, l’autre tente de s’en sortir. Vous dites le non-dit ?

Louis-Philippe Dalembert :
Il faut accepter de dire, d’éviter les non-dits, bien sûr le non dit c’est toujours plus simple, plus facile, c’est plus lâche aussi, on se dit « tiens au moins je suis tranquille, je n’ai pas à faire de vagues ». Il y a un certain nombre de questions qu’il faut avoir le courage de soulever et ce n’est qu’en les soulevant, qu’en essayant de trouver des réponses, qu’on aboutira à un comportement humain digne de ce nom.

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