Lettre ouverte au ministre des Relations extérieures du Cameroun


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Lejeune Mbella Mbella
Lejeune Mbella Mbella

Un peu de mémoire ! : plaidoyer dans le désert contre l’identitarisme pour la liberté, l’égalité, la fraternité, la diversité, l’inclusion et l’universalité. Lettre ouverte à Monsieur Mbella Mbella Lejeune, ministre des Relations Extérieures du Cameroun

« Le plus grave danger pour la santé morale et économique de notre pays réside dans le comportement de ces élites de la Nation qui rusent avec nos options dont, pourtant, elles doivent assurer la garde, comme elles doivent les illustrer, les répandre et contribuer à leur enracinement dans la conscience collective des Camerounais. Aussi, si nous devons demeurer fiers d’être Camerounais, ne nous leurrons cependant pas. Délions-nous de toute forfanterie qui nous porterait à croire que nous sommes les meilleurs des hommes. Une telle attitude serait propre à cybernétiser la pensée et tous les ressorts de l’action, condamnant définitivement nos élites à la carence et à la disqualification. » (Henri Bandolo)

« Certes, pour créer les conditions d’un développement économique au Cameroun, il faut, non pas rompre avec les traditions africaines, mais essayer d’intégrer des valeurs étrangères, des valeurs que je viens de citer : épanouissement individuel, esprit d’initiative et de liberté. Sans quoi, on n’y arrivera jamais. » (Mongo Beti)

« Ce furent les Européens, en particulier les missionnaires, qui affirmèrent à la fin du XIXe siècle que l’homosexualité était étrangère à la culture des Grands Lacs et y avait été introduite par les Arabes, les Indiens, voire les Occidentaux eux-mêmes. Peut-être parlaient-ils en connaissance de cause, si l’on en juge par l’ampleur de la pédophilie qui se dévoile aujourd’hui au sein des Églises chrétiennes et de leurs institutions éducatives ? […] Il est en tout cas frappant de voir à nouveau les nationalistes africains reprendre à leur compte un discours culturaliste d’origine européenne en le retournant contre les anciens colonisateurs. » (Jean-François Bayart)

Monsieur le Ministre,

Avec presque autant de désolation que d’attention, j’ai lu votre lettre à votre collègue de l’Administration Territoriale, pour qui j’ai une considération particulière, au sujet de la visite avortée au Cameroun de l’Ambassadeur Français des droits des personnes LGBT+ Jean-Marc Berthon.  Fille difforme de diplomate, il m’était impossible de ne pas saisir la balle au bond et de vous parler de ces choses que les autorités camerounaises professent ne pas connaître et de ces invisibles dont elles font des différences des abominations. L’identitarisme au Cameroun et en Afrique, celui particulièrement des serviteurs de l’État, le vôtre, Monsieur le Ministre, légitime des stéréotypes nauséabonds et dangereux qui conduisent à la marginalisation, aux discriminations et au brutalisme non seulement dans les familles mais dans les sociétés camerounaises et africaines. Dans votre courrier officiel, l’instrumentalisation du droit et de la tradition africaine pour gommer la camerounité, l’africanité de certains de nos concitoyens était, passez-moi le mot, abjecte. Notre existence même, celles d’Africains qui ne peuvent pas fondre dans la masse comme de bons nègres, pose le problème de la liberté et la justice qui ne peut être occulté par un culturalisme de vendeurs à la sauvette. Nos différences qu’elles soient sexuelles, physiques ou autres ne sont qu’un miroir qui met nos pays face à leurs contradictions, leurs renoncements, leurs manquements, leurs trahisons et leurs échecs.

Si la vie africaine avait une valeur intrinsèque pour les Africains eux-mêmes, les particularités ne seraient pas autant sulfureuses en rendant possible l’usage du nationalisme, qui ici n’est qu’un chauvinisme, comme rouleau compresseur pour les gommer. Un Ambassadeur n’aurait pas alors à venir en aide à ceux qui appellent l’ancienne puissance coloniale au secours pour ne plus être marginalisés et châtiés au nom de la tradition.  C’est parce que nous sommes presque toujours sauvages et anthropophages entre nous, incapables d’avoir des échanges sereins d’adultes sur des sujets de société sans infantiliser certains et nous dresser les uns contre les autres à des fins politiques que la visite de l’Ambassadeur Berthon était approprié et indispensable.  Il est indigne pour un pays qui exporte ses pestiférés et ses misérables de s’offusquer lorsque ceux qui les accueillent et s’en occupent lui rappellent qu’une nation tel tout parent ne peut pas s’absoudre de ses obligations sous prétexte que le fruit de ses entrailles est différent, difficile, homosexuel, sorcier ou pire encore handicapé. Le Cameroun mène une guerre sans pitié à trop de ses enfants que seules permettent une instrumentalisation sournoise de la tradition et des réinventions mesquines de la différence. En effet, notre pays semble être devenu la propriété privée d’une oligarchie libérale avec les riches et nationale, culturaliste avec les pauvres comme aurait pu l’écrire Jean-François Bayart. Avec un cynisme machiavélique, l’identitarisme devient le gadget d’un conservatisme archaïque et tellement à bout de souffle qu’il ne peut plus qu’utiliser les plus faibles, les plus laids, les plus différents et les plus difformes comme boucs émissaires.

Mais Monsieur le Ministre, cette lettre ne peut prendre corps que si une fois de plus, je me raconte.  Je le fais non pas par exhibitionnisme mais pour montrer combien rien de tout ceci n’est abstrait et que vous n’avez absolument aucune excuse d’être aussi intolérant dans votre vie publique.  Vous, Lejeune Mbella Mbella, savez que parce que je suis l’avortement raté, l’enfant sorcier d’une de vos plus proches collègues, personne dans la grande famille de la diplomatie camerounaise n’a, ne serait-ce que protesté, lorsqu’aux yeux du monde, elle a fait le choix de me vendre aux violeurs et aux voleurs de mon père qui était un personnage public avec votre assentiment et votre complicité à tous.  Non, Monsieur le Ministre, je ne vais encore trop en dire sur la place publique mais mon histoire personnelle et celles de tous les Africains, même les plus sales, ne sont pas des points de détail de l’Histoire. Elles confirment combien notre humanité et notre citoyenneté à tous sont diminuées lorsqu’on accepte l’irréparable pour certains des nôtres en les faisant autres.  Oui, Monsieur le Ministre, il est impossible de se taire devant l’irréparable dans son intimité et d’avoir une politique ou juste une posture morale ancrée dans le droit et les traditions africaines.

A travers vous, je m’adresse à tous ces aînés autrefois tant admirés dont beaucoup, comme Monsieur Jean-Marc Berthon, sont Ambassadeurs. Le pouvoir et ses privilèges vous ont rendu tellement autistes et hors sol que vous n’êtes plus que des parents d’occasion prêts à lâcher, à laisser à la vindicte populaire ceux de vos cadets et de vos enfants dont la différence est trop voyeuse, trop flamboyante ou tapageuse : une orientation sexuelle, une transsexualité assumée ou juste une jambe de travers. Nos spécificités nous rendent sans doute difficiles mais elles ne vous déchargent pas de vos responsabilités et de vos devoirs bien au contraire ! Tout pays, tout chef, tout parent, tout aîné, en Afrique encore plus qu’ailleurs, est d’abord défini par la condition de ses citoyens, ses sujets, ses cadets et ses enfants les plus démunis et les plus infirmes qui ont le plus besoin de lui. Le déni, le rejet, la violence et l’ostracisme ne sauraient effacer votre progéniture le ou juste vos frères et concitoyens têtus ou maudits. La solidarité et l’hospitalité africaines, Monsieur le Ministre, ont toujours interdit de clasher, particulièrement après lui avoir ouvert la porte, un étranger qui vient pour échanger avec des nôtres qui l’appellent au secours. Nos vieilles luttes toujours d’actualité pour la liberté et l’égalité ne nous permettent pas de déshumaniser d’autres africains au nom de choses soi-disant étrangères à nos traditions comme si l’être africain était condamné à demeurer perpétuellement dans l’enfance et dans le passé sans jamais changer ou évoluer en inventant ses traditions et en faisant des choix d’adultes.

Il est indispensable de rappeler que le polygame qu’était mon père n’a jamais eu de difficultés à faire voyager et vivre ses nombreuses femmes et enfants en France.  Je tiens également à dire haut et fort que c’est bien le pays de l’Ambassadeur Berthon qui a fait ce que ni le Cameroun ni aucun autre pays africain n’a su/pu pour saluer la mémoire d’une légende africaine en me permettant à travers une messe d’action de grâce aux Invalides de le remettre à la hauteur qui était la sienne. La France et ses autorités auraient pu, tel le Cameroun, être petits et s’arcbouter sur l’identitarisme en rappelant que la polygamie était interdite par le droit français et avec condescendance oublier que Fotso Victor ne pouvait être réduit à son statut de polygame comme aucun autre Camerounais, Africain, être humain ne peut être réduit à ses différences surtout lorsqu’elles sont essentialisées et instrumentalisées.

La France n’est pas, bien entendu, irréprochable dans le scandale d’état qu’est la fin du Dernier Bamiléké mais ses dysfonctionnements n’ont été possibles que parce que vos actions, Monsieur le Ministre, tout comme celles de tant de serviteurs de l’État ont dilué notre camerounité et notre africanité en faisant d’elles des confirmations que nous sommes corruptibles et sans valeurs.  Le Cameroun des aînés n’est plus admirable ou respectable mais vulgaire et d’une médiocrité intellectuelle exceptionnelle qui explique toutes ses hypocrisies, son amoralité, et ses couardises masquées de temps à autre par des fanfaronnades enfantines et bruyantes.  Elles sont toujours infertiles et régressives parce qu’elles sont dénuées de sens et servent essentiellement de cache-sexe aux vierges effarouchées que sont ces élites et grands commis de l’État en Afrique libéraux et Macron-compatibles en France et avec les riches mais autoritaristes, conservateurs, Lepénistes voire Zemmouristes avec les faibles et les pauvres. L’handiphobie tout comme l’homophobie, la transphobie et l’intolérance parfois coquettes des Camerounais et des Africains affairés et évolués est la pire parce qu’elle est avant tout opportuniste et matérialiste en faisant de l’État dans les pays du jeune continent le premier pourfendeur du droit et des valeurs dites africaines.

Enfin, Monsieur le Ministre, je me dois de rappeler le moment le plus inoubliable et irréparable de la dernière visite du Président Macron au Cameroun. Pour transfigurer les réalités locales les plus insupportables comme vous avez essayé de le faire dans votre courrier, l’État avait chassé ses sans dents qu’il ne sait voir de l’espace public. Le plus important était, tel qu’il l’est toujours pour trop de nos gouvernants, le regard des Français et des Occidentaux et non ce misérabilisme entretenu par des silences coupables et des actes hors la loi, encore plus interdits par les traditions africaines mais acceptés et très souvent récompensés par le système. Comment peut-on instrumentaliser avec autant d’inculture et de cynisme l’identité et le nationalisme en cassant du nègre tout en exigeant le respect de la France alors qu’elle sait trop bien que c’est très souvent grâce à elle que les misérables et les exclus d’Afrique survivent et parfois même prospèrent en trouvant refuge sur leur territoire ?

Il y a presque 40 ans, le très regretté Henri Bandolo, exhortait les Barons du Renouveau, les élites et les serviteurs de l’État à avoir un peu de classe. N’ayant ni son parcours ni ses attaches, je me contenterai, Monsieur le Ministre, de vous prier d’avoir un peu de mémoire. Il suffit de se souvenir du passé pour comprendre que seules la phobie paranoïaque de la différence et la perversion de la culture africaine permettent une telle intolérance que notre condition d’anciens colonisés et de non-alignés nous interdit. Il y a pourtant tant de beauté et oui d’Africanité dans ces Camerouns et ces Afriques qui vous terrifient. Nos ancêtres sans les mythifier savaient qu’il y avait des hontes communes ; ils n’étaient pas autant définis et obnubilés par le regard de la France et de l’Occident. L’essentiel pour eux était l’humain conscients que lorsqu’on commet l’irréparable contre les siens en parlant de choses qu’on ne connaît/comprend pas, il y a toujours un retour du boomerang.

Dans le monde progressiste, ce mois de juin qui s’achève est celui des fiertés. Je me permets donc de vous demander respectueusement, de prendre, cher Aîné, exemple sur Fotso Victor ou sur la mère de Shakiro. Ayant fait des enfants différents, dans un Cameroun, sur un continent où trop, presque tout leur était permis pour se victimiser en les reniant, ils ont refusé de prendre la voie facile en s’attaquant à leur chair.  Bamilékés, Camerounais, Africains, traditionalistes, ils ont fait le choix d’être fiers en soutenant leurs enfants aussi déformés, laids, têtus, difficiles qu’ils sont. Que direz-vous d’autre, Monsieur le Ministre, en bon Camerounais, que « donnez ma part » lorsque les hontes camerounaises et africaines seront devenues grâce à la France et d’autres des fiertés internationales ?

Réglez, Monsieur Lejeune Mbella Mbella, comme tous mes Tatas et Tontons de la diplomatie camerounaise, votre compte avec la honte !

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