Lettre au syndicat camerounais des bonniches


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D’emblée, je vous conjure de ne pas voir dans mon adresse quelque parti pris de douce moquerie ou de dénigrement cynique. Pour des raisons qu’il me serait pénible d’avouer publiquement, j’ai décidé d’être le messager de votre condition.

Mimi, Dodo, il y a comme cela des surnoms quasi caractéristiques par lesquels, sous les chaumières, on vous distingue –si tant est que l’on en eût encore besoin- des filles du même âge que vous qui ont accédé à la dignité intégrale du fait de leur appartenance originelle à la famille qui vous accueille. Y a-t-il des Marina, des Paola en ces lieux ? Vous voudrez bien vous contenter de Mebina, Bekada, etc. Il y a rarement assez de prénoms pour tous dans ces familles esclavagistes.

Cousine, nièce, parente lointaine, vagabonde recueillie par « charité », analphabète recommandée par une tante qui vous a vendue à bon marché, vous empestez régulièrement les épices ou les détergents, pour autant (votre patron l’a insinué en haletant fiévreusement) votre intimité est d’une propreté à nulle autre pareille. Vous avez souvent l’air très bête, mais vous ne l’êtes jamais autant que vos apparences se hâtent de le suggérer. Artistes de l’ombre, dont on confine les talents dans les cuisines ou les auberges sordides, faites de vos handicaps de formidables outils de chantage et d’ascension sociale, votre émancipation est à ce prix. L’ambition fait souvent accepter les humiliations les plus basses : c’est ainsi qu’on grimpe à proportion que l’on courbe l’échine, que l’on fait profil bas.

On a dit que vous êtes des bonnes à tout faire, c’est une affaire entendue. Loin de moi l’idée de m’inscrire en faux contre cette appellation répandue, mais je puis certifier que les efforts auxquels vous consentez sont injustement proportionnels aux avanies que vous subissez: viol, humiliations, injures… comme c’est triste d’en être réduit là. Même pour une bonne ! Vous êtes bonnes, c’est sûr, vous faîtes tout (« à tout faire »), c’est incontestable, mais vous n’en subissez pas moins tout, rien ne vous est épargné. Quoi qu’il en soit, il reste toujours possible de transformer la malédiction d’une condition en moyen d’élévation sociale ; à force de coulisser entre le sublime et l’abjection, entre l’extrême misère qui est la vôtre et l’insolente opulence des néo-colons qui ont décidé de ne vous payer qu’en monnaie de singe, vous finirez bien par camper définitivement un rang. Voici comment.

Petit manuel de la révolution domestique

Il vous poursuit de ses ardeurs ? Ne dites pas oui, ne dites pas non. Simulez l’ivresse de la passion tant que le lieu et le moment ne vous permettent pas de vous livrer. A force de vous glisser des billets de mille, dix mille francs, il finira bien par vous avoir, vous devrez justifier ces attentions. Ne faites pas la difficile. Au besoin prenez du plaisir, mais ne vous oubliez pas ; si l’insignifiance du plaisir que votre patron vous procure vous ennuie, songez à son épouse qui vous invective à longueur de phrases. Les gens riches ont de ces vices, ils ont beau les appeler fantaisies (ce mot qui en anglais veut dire fantasmes) ou petits caprices, c’est clair ils sont tordus. Entre Madame et son patron, il se passe la même chose qu’entre vous et votre patron. Vous en avez la preuve, mais je vous conseille de n’en rien dire à votre patron. Vous n’êtes guère, n’est-ce pas, la bonne à tout dire. C’est vu ?

Qu’elle sache tout de même que vous savez, cela vous vaudra quelques CFA en plus quand votre enfant sera malade : veillez à vous en fabriquez un ou créez un petit frère qui tomberait systématiquement malade tous les deux mois, jusqu’à son trépas au bout de la troisième année de service. Ce fils imaginaire pourra éventuellement avoir un frère ou une petite ou une petite sœur, fruit de votre liaison avec Vangdar, le vigile de Wackenhut, que vous déposséderez de ses œuvres, pour en attribuer la paternité à votre patron. Sa propre épouse lui fait des enfants dans le dos, pourquoi pas vous ? Vous n’allez pas réinventer un monde si vieux.

Quand vous êtes sermonnée devant des « étrangers » (ce qui, avec toute la déférence due à vos noirs employeurs, est de bien mauvais goût), il arrive souvent qu’un quidam plus éméché que ses commensaux ait la bonté de glisser un mot à votre décharge. Dans ce cas, vous serez en droit de vous justifier vous-même, et vous pouvez justement conclure que lorsqu’il vous grondera plus tard, dans d’autres occasions, il peut avoir tort, c’est pourquoi, je vous le prescris, toutes les fois que l’on vous gronde, plaignez-vous comme si c’était vous qui étiez lésée. Et même si la gronderie était méritée, en prenant congé de l’auguste assemblée et en redescendant l’escalier qui mène à votre royaume, la cuisine, piaffez de colère, murmurez assez haut pour être bien entendue ; cela fera croire que vous êtes innocente. Et chaque fois que vous commettrez une faute dans votre service, vous verrez à leur rappeler cette « fausse » accusation et vous jurerez sur la tête de votre enfant imaginaire être également innocente dans le cas présent. Au pire, rejetez toutes les fautes sur un petit chien, ou un chat favori, un singe, un perroquet, un enfant, ou sur le domestique qu’on a renvoyé dernièrement : en suivant cette règle, vous vous excuserez vous-même, vous ne ferez de mal à personne, et vous épargnerez à votre patron la peine de se faire une urticaire et l’ennui d’avoir des ulcères.

Soyez en consciente, vous valez cher au moins en raison de ce que l’on vous paie si peu et que, au change, une petite esclave bien docile, qui fait désormais partie des meubles, que les enfants adorent, cela ne se remplace pas de sitôt, et ils n’ont rien à gagner à vous renvoyer, ils dépendent de vous ; mieux que leur prêtre, mieux que leur banquier, mieux que leurs amis, vous détenez des secrets susceptibles d’intéresser kongossa, le magazine en ligne, Germinal ou ces feuilles de choux spécialisées dans les classements en toutes sortes. Vous valez cher alors sachez vous faire rare : Ne venez jamais avant d’avoir été appelée trois ou quatre fois, car il n’y a que les chiens qui viennent au premier coup de sifflet ; et quand le patron crie : « Qui est là ? » vous n’êtes pas tenue d’y aller ; car « qui est là » n’est le nom de personne et il sait d’ailleurs que vous êtes là. S’il a oublié votre nom, vous avez aussi le droit d’oublier de répondre.

En attendant la création d’un cadre légal

Prolétaires du Cameroun, réunissez-vous ! Prenez le parti de tous les marchands contre vos patrons, qui ne sont rien moins que des exploitants domestiques, des asservisseurs ; et quand ils vous envoient acheter quelque chose, ne marchandez jamais, mais payez grassement tout ce qu’on demande, exigez des factures pour dissiper tout soupçon. Ceci tourne grandement à l’honneur de votre patron, et peut vous mettre quelques francs CFA en poche. Au reste, vous devez considérer que si votre maître (vous êtes bien sa maîtresse, non ?) a payé trop, il peut mieux supporter cette perte qu’un pauvre boutiquier. Si l’on vous donne de l’argent pour faire des emplettes chez le Malien du coin, et que vous avez besoin d’argent à ce moment-là pour la tontine du dimanche, empochez l’argent pour vous et prenez la marchandise à crédit. C’est pour l’honneur de votre maison et le vôtre ; car un crédit sera ouvert à vos employeurs, et cela sur votre recommandation.

C’est mal entendre l’économie domestique que de toujours comprendre stricto sensu les ordres qui sont donnés. Il n’y a rien qui soit au-dessous de votre dignité alors les scrupules c’est bien beau, mais si une bonniche ne peut même plus faire l’étalage de sa bêtise, où va le monde, je vous le demande. Ainsi, quand vous faites le marché par exemple, achetez votre viande le moins cher que vous pourrez ; mais dans vos comptes, ménagez l’honneur de votre patronne, et marquez le prix le plus élevé ; ce n’est d’ailleurs que justice, car personne ne saurait vendre au même prix qu’il achète, et je suis convaincu que vous pouvez surfacturer en toute sûreté ; jurez que vous n’avez pas donné plus que le boucher et la marchande de plantains n’en ont demandé. Si votre patronne vous ordonne de servir six morceaux de viande, vous ne devez pas entendre par là qu’il faille les servir tout entiers ; vous pourrez donc garder six demi-morceaux de viande, que vous partagerez avec le vigile des Wackenhut qu’on affame méchamment, parce que ses patrons sont si chèrement payés.

Par ailleurs vous êtes la meilleure juge des amis que votre patronne doit avoir ; si donc elle vous envoie dans une famille que vous n’aimez pas, transmettez le message de façon à faire naître entre elles une querelle irréconciliable. De même si elle vous donne de l’argent pour le cousin du village qui est arrivé et a demandé une grande Guinness, prenez en une petite, on lui a demandé son goût, pas la quantité de boisson qu’il pouvait ingurgiter. N’empochez pas la différence, allez la remettre à votre patronne ; on est toujours heureux de recevoir une somme, si modeste soit-elle, à laquelle on ne s’attend pas. Le cousin du village ne vous en tiendra pas rigueur parce qu’il s’imaginera que vous n’avez pas bien suivi sa commande.

Ne demandez jamais la permission de sortir ; car alors on saura toujours que vous êtes absente, et vous passerez pour une flemmarde et une « irresponsable » ; tandis que si vous sortez sans être vue, vous avez la chance de rentrer sans qu’on s’en soit aperçu, et vous n’avez pas besoin de dire au vigile où vous êtes allée, car il ne manquera pas de répondre que vous étiez là il n’y a que deux minutes, ce qui est la moindre des reconnaissances après les copieux morceaux de viande que vous lui fait déguster.

Si, enfin, l’on vous envoie remettre un paquet important au curé par une soirée froide et pluvieuse, à moins de pouvoir emprunter subrepticement le par-dessus de votre maître et le beau parapluie de Madame, à moins de vouloir tailler une bavette avec la domestique du curé, entrez au bar « Zéro la vie » et prenez une grande Guinness, jusqu’à ce que vous soyez censée avoir fait votre commission. Ce n’est jamais aussi urgent qu’ils le disent. Mais profitez de la première occasion le lendemain pour le remettre soigneusement à la paroisse.

En finir avec ces signes intérieurs de richesse

Il est si difficile d’expliquer aux Camerounais qu’il n’est pas nécessaire d’avoir une domestique si l’on n’a pas les moyens de la payer, que vingt personnes, même dans un manoir c’est trop (à moins que ce soit vingt domestiques)… Et comme vous ne pouvez jamais leur faire entendre raison, leur arracher un traitement plus humain, vous élever aussi haut que vous devriez l’être, il ne vous manquait plus que de les tirer par leurs propres turpitudes dans les profondeurs de vos misères. Les femmes veulent-elles de l’égalité ? Au lieu de songer comme quelques illuminées qu’il soit opportun d’interdire la sacro-sainte polygamie, il serait juste et bon d’instituer dans nos lois la polyandrie, ce serait là l’égalité parfaite, identique à celle, exposée ici, par laquelle les bonnes vont contraindre leurs employeurs à plus de justice, d’humanité, et pour tout dire de décence, par une espèce de nivellement par le bas.

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