Les Zidane de l’entreprise

Pour que les jeunes issus de l’immigration ne réussissent pas qu’en musique ou en sport, les pouvoirs publics doivent prendre conscience du formidable vivier de compétences et de dynamismes qu’ils représentent. Et constater avec Mohamed El Ouhadoudi, directeur du magazine Maghreb Ressources Humaines, qu’ils sont de plus en plus nombreux à créer leur entreprise.

Les jeunes issus de l’immigration sont des entrepreneurs comme les autres. A condition qu’ils en soient conscients et qu’on leur fasse confiance. C’est ce que souhaite Mohamed El Ouhadoudi, directeur du magazine Maghreb Ressources Humaines. Dans une étude qu’il a menée en collaboration avec l’Agence pour la création d’entreprises (APCE), il montre que les entrepreneurs d’origine maghrébine sont de plus en nombreux. Mais pas encore assez. Pour faire naître les vocations, il faut faire passer l’information et casser les préjugés. Interview.

Afrik : La création d’entreprise est-elle le meilleur moyen d’intégration pour les personnes issues de l’immigration ?

Mohamed El Ouahdoudi : La création d’entreprise reste malheureusement minoritaire chez les personnes issues de l’immigration. Elles ne sont que 5 à 6 % à être entrepreneurs. 13 millions de Français souhaitent créer leur entreprise mais seuls 20 000 passent à l’acte. Cette proportion se retrouve, encore plus accentuée, chez les populations immigrées. Paradoxalement, ceux qui arrivent en France aujourd’hui ont plus de chance de créer leur entreprise car ils n’ont pas intériorisé la crainte de se lancer de certains jeunes nés de parents immigrés. Pour l’instant, il faut valoriser les créations existantes et celles qui sont en cours.

Afrik : Les personnes d’origine maghrébine sont-elles victimes de discriminations, en ce qui concerne les prêts bancaires par exemple ?

Mohamed El Ouahdoudi : Si vous présentez un bon projet, les banques ne vous pénaliseront pas que vous soyez maghrébin, africain ou asiatique. Il n’y a pas de discrimination généralisée, juste des à priori dans certains cas. Même s’il est plus facile de financer un logement qu’une création d’entreprise, on est bien outillé en France pour créer sa structure. Cela dépend de la qualité du projet et de la détermination de l’entrepreneur. Lorsqu’on voit des femmes africaines qui ont ouvert de petits restaurants, on se rend compte que lorsqu’on arrive à s’affranchir du dispositif d’aide, du chômage, on peut y arriver. C’est à nous de lancer le signal.

Afrik : Quel frein principal rencontrent les jeunes Maghrébins qui veulent monter leur boîte ?

Mohamed El Ouahdoudi : Aujourd’hui, il n’y a plus de secteurs dans lesquels il est difficile de monter son entreprise. Dans le domaine des nouvelles technologies, il n’est pas rare de voir de jeunes Blacks et Beurs être à la tête de sociétés. La France a besoin d’entreprises. Les pouvoirs publics doivent prendre conscience du potentiel énorme qu’elles négligent. Nous sommes en pleine période électorale et personne ne parle de ce problème. On fait hypocritement comme si la France n’était peuplée que de Français de souche qui travaillent chez Renault. La société française a changé. Il faut prendre en compte la diversité culturelle du pays, mieux valoriser ces jeunes créateurs qui galèrent, qui ont plus de mal que leurs confrères à accéder aux marchés, aux demandes. Il n’y a pas que les réussites musicales ou sportives qui comptent. Il faut faire du concret, ouvrir les structures patronales aux entrepreneurs issus de l’immigration. Il n’y a pas un seul entrepreneur issu de l’immigration représenté au patronat français.

Afrik : Effectivement, c’est la classe intermédiaire entre le petit commerçant et le très grand chef d’entreprise qui semble être la plus dure à vivre …

Mohamed El Ouahdoudi : Les profils de  » l’entrepreneur profession libérale  » et de  » l’entrepreneur PME/PMI  » sont complètement noyés dans la masse. Ils n’ont pas conscience du symbole qu’ils représentent. Il faut adapter les structures patronales à ces profils. Il y a beaucoup de structures administratives complètement déconnectées de la réalité. Il faut donc adresser un message aux pouvoirs publics mais aussi aux personnes issues de l’immigration pour les encourager à créer leur entreprise. Il y a un gros problème d’information, beaucoup ne savent même pas qu’elles peuvent devenir entrepreneurs.

Afrik : Que faut-il faire pour aider les personnes issues de l’immigration à monter leurs entreprises ?

Mohamed El Ouahdoudi : Il faut adapter l’information. Dans les banlieues, il n’y a aucun message, appel ou encouragement à la création d’entreprise. Il faut que les collectivités locales fassent circuler l’information. Grâce à la création d’entreprise, nous pouvons acquérir le pouvoir économique qui nous permettra d’améliorer le système d’intégration. Un entrepreneur reconnu pourra améliorer les mécanisme d’entraide, de retraites qui restent opaques pour la grande majorité des immigrés. En Italie, 30% des personnes issues de l’immigration sont des entrepreneurs, aux Etats-Unis, elles sont 35 %. On ne comblera le retard français que grâce à une communication adaptée. Un jeune de banlieue est rarement vu comme un créateur d’entreprise. Nous voulons changer le regard, pour changer la réalité.

L’Agence pour la création d’entreprises et Maghreb Ressources Humaines organisent les 6 et 7 mai prochains la Convention France-Maghreb qui réunira des entrepreneurs, DRH, cadres et jeunes diplômés dans toute leur diversité. Consulter le programme.

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