« Les Tunisiens doivent considérer la situation des réfugiés subsahariens»

Juliette Lenglois, responsable de Tunisie Terre d’Asile, revient sur la situation des réfugiés subsahariens enfermés dans le camp de Choucha dans le sud de la Tunisie. Depuis deux ans maintenant, des réfugiés de toute origine s’entassent à vue d’œil dans ce camp où il ne fait pas bon vivre.

Après une grève de la faim entamée pour certains depuis le 29 mars, des réfugiés subsahariens du camp de Choucha se sont mobilisés et ont manifesté jeudi dernier à la capitale contre l’intégration locale proposée par le Haut-Commissariat des Réfugiés (HCR) devant les locaux de ces derniers. Vivant dans des conditions déplorables, les réfugiés subsahariens dénoncent, en plus de la discrimination, du racisme et de leur non-considération en Tunisie, cette décision qu’ils jugent inadmissible.

Afrik.com : Quelles actions concrètes mène Tunisie Terre d’Asile, dont vous êtes membre, pour les réfugiés subsahariens ?

Juliette Lenglois :
Je suis très engagée dans cette cause et me bats pour que les réfugiés bénéficient de droits irrévocables sur le sol tunisien. Tunisie Terre d’Asile, née de la section française France Terre d’Asile en octobre 2012, travaille conjointement avec d’autres associations tunisiennes pour apporter à ses réfugiés abandonnés dans le sud de la Tunisie une prise en charge effective, du soutien et de la solidarité. Notre but est de faire progresser le projet afin d’offrir de meilleures perspectives à ses personnes. Le travail conjoint des associations, amené par la prise de position de notre association France Terre d’Asile, tente de sensibiliser au quotidien l’opinion sur la question des réfugiés subsahariens en Tunisie.

Afrik.com : Depuis l’arrivée en 2011 des réfugiés en Tunisie, quels dispositifs ont été mis en place pour leur venir en aide ?

Juliette Lenglois :
Le camp de Choucha a été créé pour apporter un certain soutien (alimentaire, médical, etc..) aux réfugiés fuyant la guerre dans leur pays d’origine. Un programme de retour a été mis en place pour ceux qui ne voulaient pas l’asile. Aujourd’hui, près de 400 personnes n’ont pas été prises en compte dans le programme de réinstallation qui a fermé en décembre 2011 suite à la levée de la crise humanitaire en Libye par exemple. Ce programme qui liait les États Unis, le Canada, la Norvège, la Suède avaient pour but de réinstaller les réfugiés qui se trouvent sur le sol tunisien. Seulement un réfugié sur quatre en a bénéficié. Soyons réaliste, sur les 400 réfugiés restants, tous ne seront pas replacés. Et prendre en charge 400 personnes en terre tunisienne est chose possible.

Afrik.com : Quelle place la Tunisie occupe-t-elle dans ce problème de taille ?

Juliette Lenglois :
La Tunisie est concernée, elle est signataire de la convention de Genève (1951) et est membre de l’Assemblée générale des Nations Unies. Une réunion a été organisée pour statuer sur le sort des réfugiés en Tunisie et voir comment venir en aide à ses personnes en difficulté afin de trouver des solutions et leur assurer une certaine protection. Le problème auquel se confrontent les réfugiés est l’absence de loi nationale d’asile. Et la difficulté des réfugiés subsahariens réside en le fait qu’ils n’ont pas de carte de séjour, alors ils ne peuvent travailler légalement.

Afrik.com : Pensez-vous que les Tunisiens sont contre cette intégration ? Pourquoi est-ce ainsi un sujet peu exposé ?

Juliette Lenglois :
Il est prématuré de dire que la Tunisie et les Tunisiens refusent d’intégrer les réfugiés à leur société. Des actes racistes existent comme ailleurs mais il ne faut pas généraliser. La Tunisie est actuellement en grande difficulté. Depuis le 14 janvier 2011, les accès aux droits sont en débat et un combat permanent. Avant cette date, les droits des citoyens étaient constamment bafoués et les difficultés au quotidien considérables. Nous vivons dans un contexte de transition où la société tunisienne est en pleine restructuration. Les gens sont mobilisés autant que les associations humanitaires. La Tunisie soulève d’importants problèmes desquels émergent de nombreuses questions. L’intégration est un long processus qui nécessite le soutien de la population. Elle passe naturellement par l’obtention d’un statut et d’un titre de séjour. La localisation même du camp de Choucha a rendu invisible la situation des réfugiés. Il faut rappeler que le sujet des réfugiés est national qui ne demande qu’à être considéré et débattu. Les Tunisiens se posent beaucoup de questions quant à la migration vers l’Europe donc à eux d’accepter que d’autres viennent chez eux.

Afrik.com : Alors comment faciliter leur intégration au cœur de la Tunisie ? Et quels changements ont été opérés depuis leur dernière manifestation ?

Juliette Lenglois :
La dépendance à l’assistance civile ne suffit pas et ne suffit plus. Le camp en lui-même n’est pas viable. Sortir du camp n’a rien d’évident. Sans solidarité, ni compréhension et soutien, les réfugiés ne peuvent s’en sortir aisément. Les actes d’intégration sont à prendre en compte parce qu’ils sont lents et longs. Et pour cela, il leur faut de l’aide. La mobilisation des réfugiés n’a malheureusement rien changé à leur situation. Avant la fermeture du camp fin juin courant, chaque citoyen tunisien doit être intégré à cette cause pour que la Tunisie devienne solidaire. Notre but serait de clôturer positivement cette longue étape qu’ont vécue les réfugiés subsahariens. La proche fermeture du camp doit soulever un débat sur les questions de l’accueil et l’asile en Tunisie. Les Tunisiens doivent eux-mêmes davantage considérer la situation des réfugiés. Surtout lorsqu’ils sont concernés dans d’autres pays qui acceptent difficilement de les intégrer ! La prise de conscience est la base même qui pourra faire avancer le combat.