Les trois scénarios de Tshisekedi pour l’après 2028 en RDC


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Conference de presse du président congolais  Félix Tshisekedi le 6 mai 2026
Conference de presse du président congolais Félix Tshisekedi le 6 mai 2026

Trois heures durant ce mercredi 6 mai, Félix Tshisekedi s’est livré à un étrange exercice de théâtre politique. Une longue conférence de presse sans véritables journalistes où le président congolais, plus acteur que chef d’État, a parlé à sa base la plus fidèle, tenté de rassurer son camp et esquissé, derrière des formules prudentes, les contours de l’après-2028. Entre troisième mandat, glissement électoral et scénario dynastique, Tshisekedi hésite et joue une partition plus qu’incertaine. 

Le décor était soigné. Les journalistes triés sur le volet. Le public, acquis. La scène, elle, ressemblait moins à une conférence de presse qu’à une longue pièce de théâtre politique. Pour preuve, les quelques très rares journalistes à mériter ce qualificatif dans la salle, à l’instar de Louis France Kuzikesa (voir son tweet), n’ont pas été autorisés à prendre la parole. Résultat : trois heures durant, ce mercredi 6 mai à Kinshasa, Félix Tshisekedi a occupé l’espace comme un comédien qui sait que le spectacle compte autant que le texte. Sans contradiction aucune. 

Le président congolais entendait d’abord parler à sa base. À son noyau dur. À cette fraction la plus radicale de l’UDPS qui réclame ouvertement un troisième mandat. Une manière aussi de tenter de préserver son autorité dans un camp qui, naturellement, commence à réfléchir à l’après-Tshisekedi à mesure que s’approche la fin de son second et dernier mandat constitutionnel.

Assurance affichée mais réalité complexe

Car derrière l’assurance affichée perce une réalité plus complexe. Le pouvoir de Tshisekedi, familial et ethnique, est étriqué. Son « assise populaire », si tant est que le terme puisse en l’espèce être employé, reste d’autant plus limitée que le bilan de ses sept années au pouvoir est largement négatif, le quotidien des Congolais – déjà difficile – n’ayant fait qu’empirer. Dans l’est du pays, la rébellion de l’AFC/M23 continue de contrôler des pans entiers du territoire et en garde encore sous le pied. Et surtout, le soutien américain, dont Kinshasa se prévaut volontiers, est bien moins solide et monolithique qu’il n’y paraît.

Conséquence, le chef de l’État la sait, sa marge de manœuvre est étroite pour prolonger son pouvoir. Pour tenter malgré tout d’y parvenir, il a en tête trois scénarios.

Les Etats-Unis contre un troisième mandat… malgré un Boulos à contre-courant

Le premier, le plan A, est celui du changement de la Constitution. « Je n’ai pas demandé un troisième mandat, mais si le peuple le veut, j’accepterai », a déclaré Tshisekedi durant cette conférence de presse. Une phrase soigneusement calibrée. Ni annonce officielle. Ni démenti.

Le problème, c’est que Washington (l’administration Trump comme le Département d’Etat et le Congrès) ne veut catégoriquement pas en entendre parler, en dépit des efforts à contre-courant déployés par Massad Boulos dont le parti pris pro-Tshisekedi interroge autant qu’il exaspère. Au point que l’AFC/M23 demande sa récusation comme médiateur dans les négociations en cours à Montreux en Suisse entre les autorités de Kinshasa et le mouvement rebelle, comme l’a rapporté un représentant de l’Union africaine présent lors de ces réunions.

Début février dernier, une réunion s’est tenue dans la capitale américaine en marge du National Prayer Breakfast avec plusieurs responsables politiques congolais, dont l’ancien deuxième vice-président du Sénat, Modeste Bahati Lukwebo. Le message américain y a été limpide : pas de troisième mandat pour Félix Tshisekedi. Et il aurait dû rester secret.

Mais le 7 mars dernier, Bahati s’en est fait l’écho, déclarant publiquement que la Constitution ne devait pas être modifiée pour permettre au président de se maintenir au pouvoir. Quelques semaines plus tard, il était évincé du présidium de l’Union sacrée et démis de ses fonctions au sein du bureau du Sénat. Mais il y a plus grave. Peu de temps après, son fils, Serge Bahati Maygende, député national élu de Kabare, réchappait de peu à un étrange accident. Une jeep sans plaque d’immatriculation a foncé sur son véhicule, le percutant violemment à la sortie de sa résidence avant de prendre la fuite. Un avertissement pour éviter que son père n’en dise davantage ?  

En réalité, à ce scénario, Tshisekedi lui-même ne semble pas vraiment croire. Au point, d’ailleurs, de ne pas s’embarrasser de contradictions. Lui qui affirme ne pas vouloir tenir des élections sans le Nord et le Sud-Kivu, partiellement occupés, n’exclut pas, dans le même contexte, d’organiser un référendum populaire… 

Tshisekedi n’est pas Zelensky

Le deuxième scénario, le plan B, est celui du glissement. Une prolongation du mandat au-delà de 2028 au nom du contexte sécuritaire. Ici, Tshisekedi tente de faire valoir le précédent ukrainien. « Comparaison n’est pas raison », balaie un ambassadeur occidental en poste dans la région. « Kiev est bombardée par Moscou. Kinshasa ne l’est pas (…) Surtout, l’AFC/M23, malgré le soutien rwandais, documenté par plusieurs rapports internationaux, est bel et bien une rébellion interne, composée de Congolais. En Ukraine, que je sache, aucun Ukrainien n’a pris les armes contre Zelensky », argumente le diplomate. A cela, on pourrait ajouter que, si le président ukrainien a été élu démocratiquement, ce n’est pas le cas de Tshisekedi, pas plus en 2018 qu’en 2023. 

Si ce scénario paraît pour beaucoup écrit d’avance, il n’a malgré tout rien d’évident. Dans son argumentaire à l’appui de ses récentes sanctions contre Joseph Kabila, l’OFAC, l’Office américain de contrôle des avoirs étrangers, avance notamment la non-tenue des élections dans les délais constitutionnels. « Un signal envoyé à l’actuel président », explique un membre influent de la Chambre des représentants des Etats-Unis qui connaît parfaitement le dossier RDC.

Reste alors le plan C : le Dauphinat. Installer un successeur issu de préférence du cercle familial. Pas une mince affaire comme le montre l’histoire congolaise récente. En 2018, Joseph Kabila avait tenté d’utiliser cette même ficelle pour installer sur le fauteuil de président Emmanuel Ramazani Shadary. Avec le succès que l’on sait… Tshisekedi trouvera-t-il son Medvedev (le bras droit de Poutine qui fut, le temps d’un mandat, président potiche) ? Rien n’est moins sûr, d’autant que dans sa famille biologique, aucun candidat évident, pourvu d’une vraie base électorale, n’émerge. 

Critiques libérées à l’extérieur, réveil de l’opposition à l’intérieur

En attendant, lors de cette conférence de presse fleuve, tout l’enjeu pour Tshisekedi était de rassurer sa base sans inquiéter Washington. Parler au pays profond tout en ménageant son partenaire américain. Un exercice périlleux pour un résultat plus qu’hasardeux…  Sur X, Tibor Nagy a fait son mea culpa à l’issue de la conférence de presse du président congolais. « L’un de mes plus grands regrets est d’avoir plaidé pour que les Etats-Unis soutiennent Tshisekedi comme vainqueur des élections en 2018. Je pensais qu’il serait différent et qu’il ferait avancer les intérêts du peuple congolais. Comme je me suis trompé ! », regrette l’ancien secrétaire d’État adjoint américain aux Affaires africaines lors du premier mandat de Donald Trump (2018-2021). 

Félix Tshisekedi, président de la RDC, en conférence de presse le 6 mai 2026

Ce mercredi soir à Kinshasa, le rideau est tombé. Les masques aussi. Les premiers effets n’ont pas tardé à se manifester. A l’extérieur, la parole critique à l’encontre de Félix Tshisekedi, jusque-là protégé par ses ambigüités, a été libérée. Et à l’intérieur du pays, l’opposition, jusque-là atone, s’est réveillée, parlant un langage commun et commençant à s’organiser. Dans la vraie vie, contrairement au théâtre, le scénario n’est jamais écrit d’avance. 

Adrien Seyes
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Adrien Seyes est un journaliste spécialisé dans l'actualité de la République démocratique du Congo (RDC). Il ccollabore régulièrement avec afrik.com sur les événements marquants du pays. Sur la plateforme X (anciennement Twitter), il partage régulièrement des analyses et des informations pertinentes concernant la RDC
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